Le monde et la France face aux dérives du Proche-Orient

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 Pour Élias Slemane, évêque de Lattaquié, avec ma fidèle amitié

Commençons par l’Égypte. Les Frères musulmans sont passés à l’offensive électorale, aux confins du chantage : “si vous ne votez pas pour nous, vous votez contre l’islam”, gueulaient les porte-voix des Frères. Voilà bien qui signifie la volonté d’identification des Frères musulmans à la religion qu’ils défendent. La frange rurale égyptienne a suivi et voilà que nos “Frères” se retrouvent au pouvoir. Un pouvoir bien chancelant quatre mois plus tard, à l’occasion de l’échéance présidentielle : les “Frères” avaient perdu le quart de leurs suffrages ! Le Président Morsi avait cependant pris le temps de mettre en place son pouvoir, en renvoyant le Conseil constitutionnel, en nommant des membres de la confrérie des “Frères” aux postes importants de la magistrature et de l’administration du pays, bref en concentrant entre ses mains les pouvoirs législatifs, exécutifs, et judiciaires. Il n’en fallait pas plus pour que 22 millions d’Égyptiens signent la pétition demandant le départ de Mohamed Morsi.

 

Voilà que l’intervention de l’armée effarouche les chancelleries européennes et américaines. Pour ce qui est de la France, notre Ministre des Affaires Étrangères, jugé par Antoine Sfeir (1) plus apte en économie que connaisseur des relations internationales, s’est entêté à demander la libération de Mohamed Morsi. Comme si la Ligue arabe nous pressait de libérer les terroristes que la justice française a incarcérés ! On a beau grimper sur une chaise comme un cabri et se réclamer des droits de l’homme pour justifier son ingérence, on flirte tout de même avec un néo-colonialisme de bon ton.

 

C’est pourtant ce même élan qui nous pousse à intervenir en Syrie, remarque Antoine Sfeir, dans la revue des Études d’octobre. Pourquoi ? Pour punir Bachar al Assad ! Il y a de quoi rire. Imagine-t-on vraiment que Assad soit quelque peu ému d’une menace de punition ? Cette naïveté crasse nous porte à croire que nous ne sommes toujours pas sortis de la cour de récréation ! 

 

Voudrait-on armer les rebelles nationalistes de Jabhat Ahrar Souria, ou ceux qui complètent l’ossature de l’ALS (l’Armée de Libération Syrienne), les Ahfad Al-Rassoul  ? Antoine Sfeir rapporte que les armées occidentales, “notamment française et américaine, entraînent déjà en Jordanie des contingents de l’ALS.”

 

 

À soutenir le nationalisme syrien exacerbé, ne risque-t-on pas de le conforter dans sa radicalité, et perdre tout contrôle par la suite ? Qu’adviendra-t-il des minorités chrétiennes dont le nombre s’amenuise, inférieur à 5% de la population aujourd’hui, des druzes, des ismaéliens, des Kurdes, sans oublier les alaouites ? 

 

Antoine Sfeir note que la puissance de nuisance de la Syrie au-delà de ses frontières reste intacte, comparant l’exode des malheureux syriens au Liban à une “métastase du cancer syrien”, qui se déploie vers le sud, à Saïda (l’ancienne Sour), et au nord à Tripoli. Le conflit se précise et l’on commence, enfin, à le reconnaître comme une guerre confessionnelle entre les deux principales branches de l’islam qui se haïssent au plus haut degré : les sunnites et les chi’ites. 

 

Fait-il regarder tout cela passivement ? C’est à l’évidence l’attitude qu’on a adoptée depuis plus de deux ans. Plus de cent mille syriens sont morts. Combien seront-ils si rien ne vient modifier le cours des choses ? Le Conseil de sécurité de l’ONU détient-il les clés ? Non. Trop d’intérêts particuliers empêchent de parvenir à la conditionnelle unanimité des cinq pays membres du Conseil. Depuis plus de quarante ans on observe, sans rien dire, le caractère dictatorial et sanguinaire du régime syrien. Aujourd’hui, comme hier, nous assistons, passifs, à l’hémorragie sans le moindre garrot.

 

Les Nations Unies offrent une possibilité soulignée par Antoine Sfeir, rappelant que la FINUL (Force Internationale des Nations Unies au Liban) a pu empêcher la guerre civile de s’installer au Liban sud. Antoine Sfeir propose de constituer une force semblable en Syrie, composée de forces militaires relevant de chacun des cinq pays représentés au Conseil de sécurité, qui s’installerait à Damas, dans sa banlieue, et aux alentours d’Alep. A. Sfeir  est convaincu que le cessez-le-feu serait immédiat. Reste à la France de proposer l’implication, non seulement des Russes, mais aussi, pourquoi pas, des Iraniens. La France redorerait ainsi son blason qui ne cesse de se ternir sur l’échiquier international.

 

 

Gérard LEROY, le 16 octobre 2013

  1. Revue Etudes, octobre 2013