Le prophétisme et nous

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  Nous partons de ce principe que l’histoire joue un rôle essentiel dans le développement de la foi juive et chrétienne. Dans cette perspective, tout texte est limité et conditionné par une histoire. Aussi n’est-il pas indifférent de situer le texte, l’auteur principal, son personnage, sa fonction, et la période sur laquelle se construit sa fonction. L’histoire et l’exégèse sont nécessairement en amont de l’élaboration du sens.

PROPHÈTE, QUI ES-TU ?

Il y a longtemps que, chez les Hébreux, on connaît des individus doués de pouvoirs singuliers qui proféraient des présages, des paroles mystérieuses, ou des menaces. La voyance était en quelque sorte devenue professionnelle .

Qui sont ces gens ? Les prophètes sont des hommes qui ont la conscience d’être mandatés pour porter la révélation divine. Ils connaissent ainsi le Don que Dieu fait à l’homme, mais aussi se savent-ils garantis par la guidance de Dieu dans l’aptitude à interpréter le présent et en dégager la dynamique qui orientera le futur.

Ce sont des isolés, des non-conformistes, passionnés de l’absolu. Ils parlent au nom de quelqu'un et commencent souvent ce qu’ils ont à dire par “Yahvé dit” ou “Oracle de Yahvé”. Ce qu’ils osent dire au peuple c’est que son élection divine impose des devoirs. La justice est la volonté de Dieu. Si les thèmes de la morale n’ont jamais quitté la réflexion de l’homme dans l’histoire, les prophètes d’Israël, bien avant Confucius et Bouddha, réalisent pleinement la synthèse entre la morale et la religion. Ils pourfendent l’injustice, la violence triomphante, sans jamais se résigner.

Souvenons-nous. D’Isaïe, l’aristocrate, qui connaît les dessous de la politique, dénonce les injustices sociales, l’égoïsme des riches, l’hypocrisie d’une religion formaliste, et qui a l’idée d’un salut universel, faisant suite à la purification du peuple, soit par la conversion, soit par la catastrophe nationale . Souvenons-nous d' Amos, ce bouvier qui a une haute idée de Dieu créateur et maître de toutes choses, qui dénonce l’ingratitude d’Israël dont les pêcheurs seront châtiés, laissanr un Reste subsister. Et puis Osée, ce riche paysan qui vitupère contre l’idolâtrie et qui fait de son expérience conjugale un modèle de miséricorde. Souvenons-nous de Jérémie, ce fils d’une famille sacerdotale, qui lutte contre l’idolâtrie qu’il assimile à l’infidélité d’une épouse et qui livre son message d’espérance d’une alliance nouvelle qui viendra après l’épreuve. Et enfin Ézechiel, ce prêtre de Jérusalem, qui annonce la destruction de sa Cité, dénonce l’infidélité séculaire d’Israël et proclame la présence de Dieu auprès de son peuple, où que soit celui-ci, restituant la responsabilité individuelle.  .

Les Prophètes et nous

Les événements dont le cours a été anticipé deviennent, à la faveur de l’esprit guidant leur interprétation prophétique, paradigmatiques, en ce qu’ils pointent dans une direction, et en ce qu’ils déterminent une orientation historique.

Ma réflexion finale, sur le travail qui a été stimulé par les groupes de soirées théologiques, concerne le rapport entre les textes abordés et notre communauté historique comme communauté interprétative. C’est en interprétant ces Écritures que notre communauté s’interprète elle-même. Et du coup, s’établit une élection mutuelle entre les textes tenus pour fondateurs de notre communauté chrétiene, et la communauté interprétative.

Ce travail que nous nous sommes donnés de réaliser  ouvre la voie au travail interprétatif. Par-delà la reconstruction que nous opérons de l’arrière-plan d’un texte ancien, nous faisons place à une relecture —que dit ce texte ? Qui est celui qui le dit ? Pourquoi le dit-il ?—. Ainsi mettons-nous en lumière la dialectique de rétrospection et de prospection, à l’œuvre dans la recherche de l’Indicible révélé par l’AT et le NT .

Les récits, les épopées légendaires, les sagas en somme, posent le problème de la permanence de la fonction narrative au regard de la compréhension du Soi individuel —qu’est-ce qu’il veut me dire ?— et du Soi collectif, la communauté chrétienne en l’ocurrence, —quelle est la compréhension que nous tirons, comme Église, locale, de ce récit ?.

Aujourd’hui, comme hier, les textes nous renvoient à l’histoire présente. Aujourd’hui, nous sommes désemparés devant la prolifération de la violence : comment refermer le Livre de la Sagesse ou la Lettre aux Romains sans poser à nouveau le problème accablant du mal, et découvrir dans les hymnes à l’amour des deux Testaments l’assiette d’une méditation sur la dialectique de l’amour et de la justice.

Et nous, aujourd’hui, nous qui avons affaire à une situation historique qui ne nous laisse pas indifférent, quelle serait notre tâche si nous avions à nous comprendre comme prophètes ? Face à cette situation qui est la nôtre, que dirions-nous, que ferions-nous, si nous nous comportions comme des prophètes, équipés de l’avantage que nous fournit le Christ.

Nous dénoncerions quoi ?

Pour ma part, je dénoncerais l’oubli de l’autre, du lointain comme du prochain, cette scission de l’humanité en autochtones et en étrangers. Le sens de la vie se laisse découvrir avec l’élargissement de nos horizons. On n’est pas disponible pour découvrir un sens à sa vie quand on est trop préoccupé de soi-même. Deux éléments cruciaux participent à l’élargissement de l’horizon : la connaissance  et l’amour. Cet arrachement de soi, ce décentrement de soi, cette sortie de soi, voilà ce qui donne le lien entre connaissance et amour.

Je dénoncerais l’hégémonie de l’économie, qui est telle que la politique n’est plus que greffière de décisions prises en dehors de son champ et que la morale fait droit au profit. Je dénoncerais la facticité du monde moderne, de cette société qui a transformé ses consommations addictives en besoins vitaux, et qui,  le samedi après-midi, flanque les mômes à l’arrière de l’auto pour aller acheter des gadgets futiles au supermarché. Je dénoncerais les ravages du nihilisme, tragiquement l’une des tentations les plus fortes de notre époque, qui dissimule mal la vanité, l’égoïsme et entraîne à coup sûr vers l’angoisse de l’absurde. Je dénoncerais l’absolu de la liberté, indifférente à la justice, qui ensère l’autre dans le droit, et qui réduit l’éthique au politique. L’absolu de la liberté clôt tout questionnement sur le pourquoi de l’agir. “L’irrationnel de la liberté ne tient pas à ses limites mais à l’infini de son arbitraire” disait Lévinas. Je dénoncerais les dictatures, qui produisent le mal radical d’aujourd’hui sous couvert de justification du bien absolu de demain.

Nous annoncerions quoi ?

Dans la perspective de redonner la source d’eau vive qui manque au monde, nous sommes invités à nous conduire comme des prophètes, prophètes sans frontières, autrement dit au-delà des clivages, des courants, des engagements partisans.

Nous annoncerions l’urgence d’une culture intelligente, non sélective ou sectaire qui a emmuré la religion dans l’angle mort de la culture occidentale. Nous annoncerions, à la manière des prophètes, la nécessité pour l’homme de s’intéresser à l’irruption dans l’histoire d’un homme qui est venu pour l’homme. Nous annoncerions l‘évangile et propagerions la culture de l’évangile (cf. Chiara Lubich), nous engageant à la suite du Christ dans l’espérance et le combat spirituel, prenant parti pour Dieu, pour l’amour fraternel, contre le mensonge, l’injustice, la fatalité la haine, la violence, la peur, nous libérant de la paresse de l’existence, du caprice, des superficialités, de l’insignifiance, assurant le risque du témoignage pour la vérité, la justice et la fidélité à la parole donnée.

 

Gérard LEROY, le 7 mars 2010