Le Salut. De la libération à la liberté. Réflexion de Xavier LARÈRE.

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Nous remercions vivement Xavier Larere, Président du Mouvement de Réinsertion Sociale (MRS), de nous gratifier de ses stimulantes réflexions. Voici la première partie sur le thème du Salut dont nous publierons la suite la semaine prochaine. Cet article vient à point, en ce soir de Noël que l'équipe de Questions en partage souhaite à ses quinze mille lecteurs de fêter dans la joie profonde de l'Espérance que génère cet Événement.

   De temps à autre, on devrait relire Rimbaud, il se montre souvent d’actualité :
« Le sommeil dans la richesse est impossible. (On le savait depuis La Fontaine, mais la suite est plus nouvelle). La richesse a toujours été bien public ». Je propose de dédier ces lignes à nos amis les spéculateurs et autres traders.

« J’ai dit : Dieu. Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? »

Presque un siècle et demi plus tard, nos contemporains veulent la liberté. Sans toujours accepter la responsabilité qu’elle implique. Mais, veulent-ils aussi le salut ? Sans doute cherchent-ils le bien-être, voire le bonheur, mais le salut les intéresse-t-ils ? Du moins, le salut traditionnel, formulé en termes de péché, de rédemption ou d’enfer ? Ainsi que les bons Pères eudistes de Versailles l’enseignaient à la fin des années 40, de façon à marquer les jeunes âmes.

Loin d’être une perspective qui concerne chacun, le salut apparait aujourd’hui comme un concept abstrait, un peu vieillot, déconnecté des réalités. Est-ce étonnant ? Pas tellement car :

-    ce salut est lié à la condition de l’homme pécheur. Or le péché a vu son standing baisser. Les gens constatent le mal, l’injustice, les scandales en tous genres, mais les relient-ils à la notion de péché ? Sur le plan individuel, à cause notamment d’une morale figée, beaucoup se font une sorte d’étalonnage personnel de l’échelle des fautes. Cet « affaiblissement » du péché individuel, et donc de la culpabilité, rend évidemment moins obsédant le problème du salut.
-    l’image d’un Dieu justicier s’efface au profit d’un Dieu bienveillant, indulgent, moins « obsédé » par l’homme, et on n’a plus guère peur de l’enfer et de son feu éternel, à supposer qu’on y croit encore. On ne tremble plus nuit et jour pour son salut.
-    la persistance d’une misère inacceptable, même dans des pays très chrétiens (Philippines), fait qu’on ne croit plus que Dieu se soucie du lendemain des hommes, contrairement aux affirmations de Jésus (pourquoi vous soucier du lendemain, votre Père sait ce dont vous avez besoin… demandez, avec insistance et  vous recevrez…). Du coup, on trouve déplacé de rechercher un salut personnel sans incidence sur tant de misères.
-    Claude Géffré relève que le contraste entre le programme idéal des religions du salut et leur inefficacité pratique nourrit l’indifférence religieuse, surtout chez les jeunes.

Je vous propose d’examiner ensemble les deux mouvements d’une sorte de dialectique :
-    le salut par la libération jusqu’à la liberté
-    le salut par la liberté jusqu’à la libération

I – De la libération à la liberté

Dans l’ancien testament, le salut apparait comme un dérivé, une conséquence d’une promesse et d’une alliance à dimension terrestre. Il s’agit dans un premier temps d’établir une peuplade nomade dans des terres fertiles qui seront « libérées », à la pointe de l’épée, grâce à l’appui de Yahvé. Dans un deuxième temps, ce qui est devenu ‘le plus petit d’entre les peuples’ est assuré d’une survie jusqu’à la millième génération, soit environ 25 000 ans. De vie après la mort, il n’en est guère question, encore moins de résurrection, et on sait qu’à l’époque du Christ beaucoup de juifs n’y croyaient pas.

C’est donc un salut temporel, collectif, obtenu par une libération terrestre garantie pour toujours par un dieu jaloux et exclusif, qui n’hésite pas à faire mourir ses ennemis, puisque ce sont, par définition, les siens. Certains dirigeants d’Israël sont peut-être inconsciemment imprégnés de ces réminiscences de victoires par la violence lorsqu’ils font preuve de l’intransigeance que l’on connait envers leurs voisins. Je rêve parfois qu’un écrivain inspiré, un Dostoïevski du XXIe siècle réécrirait une histoire de la révélation sous le signe de la non-violence. A Dieu, rien n’est impossible….

En ces temps-là, la liberté individuelle n’est pas vraiment à l’ordre du jour. L’existence entière, la vie quotidienne, sont strictement encadrées par les Dix paroles fondatrices du Décalogue, complétées par des centaines de commandements édictés au fil des siècles par les lévites. Les psaumes accordent largement autant de place aux commandements, à la loi, aux exigences de Yahvé qu’à son amour, à sa tendresse et à sa miséricorde. Combien de cris sont lancés vers Dieu révélant la difficulté du peuple juif à intérioriser la loi, à la faire leur. Combien peuvent dire en vérité : « Ta loi me tient aux entrailles » ?

Il est d’ailleurs possible que l’absence d’ambitions terrestres de Jésus et son insistance à répéter que son royaume n’était pas de ce monde aient convaincu les chefs religieux, en fait les seuls chefs à l’époque, que Jésus ne pouvait être le messie attendu, le sauveur d’un Israël anxieux de retrouver sa liberté. Seulement un prophète imprévisible, un thaumaturge doué et surtout un danger pour l’institution judaïque.

Et en effet, l’apport de Jésus n’était pas une victoire militaire sur des envahisseurs exploiteurs et cruels, mais une libération intérieure, le don de la liberté. A première vue, ce don apparaissait tardif, exigeant, dangereux, ambigu. Pire, c’était peut-être la liberté pour tous. Quelle drôle d’idée, comme dirait Sardou. 

Un don tardif car cela faisait plusieurs centaines de milliers d’années que des primates, devenus bipèdes,  avaient acquis, ou plutôt reçu, une conscience. Mais l’histoire est lente et Dieu n’est jamais pressé. Et peut-être le mythe d’Adam et d’Ève avait-il été inspiré pour prévenir qu’en matière de liberté, il ne fallait pas brûler les étapes. Et que les règles du bon usage de la liberté ne s’improvisaient pas, mais devaient être lentement apprivoisées.

Un don exigeant car le don de la liberté personnelle a comme corollaire d’être responsable de chaque acte, de chaque pensée, de chaque parole, de chaque omission. Que la servitude était belle auparavant ! Honnête et réaliste, Jésus reconnaît que c’est impossible à l’homme. Mais à Dieu, tout est possible et il suffit d’accepter la grâce, inépuisable, proposée en permanence. On pourrait se demander si Dieu n’aurait pas mieux fait de faire don de l’égalité car on sait, depuis Tocqueville, que la passion de l’égalité est plus forte que l’aspiration à la liberté. Mais la vie aurait été  sûrement moins sexy…

Un don dangereux. Une parabole d’aujourd’hui : Un père de famille devenu riche et puissant, offre des Ferrari à chacun de ses six fils. Le symbole même de la liberté. Un se tue, un autre est relevé paralysé, un autre percute la foule….

Un don ambigu car comment concilier l’annonce que le joug de Dieu est léger et l’invitation à prendre sa croix. Et celle, expresse, à aimer ses ennemis au regard de la parabole des mines, dont la fin est exclue des lectures publiques car on y voit le roi montré en exemple ordonner qu’on égorge « devant lui » ceux qui refusent son règne. Je relève que si les commentateurs de ce passage de Luc 19, 11-28 proposent une explication acceptable à un autre passage difficile, celui où le roi fait périr les meurtriers de ses serviteurs et brûler leurs villes, en y voyant une allusion à la chute de Jérusalem, ils restent muets sur celui que j’ai cité. Espérons qu’avoir été égorgés devant le roi leur épargnera l’enfer. Et cette liberté est-elle entière quand le fondateur du christianisme, l’apôtre Paul, écrit aux Romains : « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous les hommes » ? Enfermés… est-ce bien la liberté ?

Cette magnifique, difficile et dangereuse liberté, cette femme fatale de l’histoire du salut, l’Église catholique romaine a-t-elle tenté de la confisquer aux hommes ? Dans sa prophétique légende du Grand Inquisiteur (où il dénonce notamment le mirage séducteur de la mondialisation) Dostoïevski soutient qu’elle y a réussi. Sans méconnaître qu’il y a eu en son sein, plus ou moins consciemment, un rêve d’emprise totalitaire sur la chrétienté, nous n’irons pas jusque-là, mais il est certain qu’elle s’est trop longtemps méfiée de la liberté personnelle, ce qui la privera d’ailleurs du bénéfice moral des « Droits de l’homme », pourtant en filiation directe de l’Évangile.

 

Xavier LARÈRE, le 24 décembre 2011