Les angoisses de l'An Mil

Version imprimableSend by email

Pour Yves Giorello, en hommage amical

    L’arrivée du nouveau millénaire n’a pas la coloration terrifiante que lui prêteront certains ecclésiastiques à la Renaissance. Une chose est de craindre jusqu’à l’angoisse la fin définitive des temps, une autre est d’envisager le futur inscrit dans une visée eschatologique. Celle-ci prédomine en cette fin de Xe siècle, chez les clercs comme chez leurs ouailles. Les Écritures ne sont pas innocentes de cet état d’esprit. L’Apocalypse de saint Jean annonce en effet le relâchement par l’Ange du démon qu’il a enchaîné pour mille ans. Même l’Empereur germanique Othon III va jusqu’à revêtir une pèlerine d’hermine représentant des scènes de l’Apocalypse !

 On cherche dans des signes surnaturels la libération du diable. De préférence dans le ciel. Et voilà qu’en 1014 on repère une comète dont on dit qu’elle allume des incendies sur son passage. Tout monstre qui naît, à l’étable ou dans les chaumières, toute famine, toute épidémie est un signe, comme cette  éclipse qui, en 1033,  épouvante les populations.

Les clercs décèlent ailleurs le déchaînement de Satan. Et particulièrement dans une coutume qui se généralise: la simonie. Le terme désigne la vente d’investitures ecclésiastiques par les patrons d’églises privées et le trafic des charges épiscopales. Ces charges épiscopales sont achetées à l’archevêque par les autorités laïques —le roi ne s’en prive pas— pour placer un protégé, comme les ordinations de prêtres ou les consécrations de diacres sont achetées à l’évêque. Des hérésies naissent et se développent, dont l’une générera quelques temps plus tard le catharisme, qui s’articule autour du manichéisme, qui repose sur la lutte du bien —en totalité au ciel—, contre le mal —identifié au monde—.

Alors les clercs proposent de demander à Dieu de reprendre à Satan la liberté que le Créateur lui a laissée. Les signes perçus sont appréciés comme des châtiments de Dieu. Les esprits aspirent à la paix avec Dieu, à la paix de Dieu. Les clercs invitent donc à la pénitence préalable à la fin des temps. Tout le monde se met à faire pénitence. Les actes de purifications, individuels ou collectifs, se multiplient.

C’est autour de cet An Mil que naît l’antisémitisme chrétien. La mort de Jésus, réclamée à Pilate par les Juifs de Jérusalem, vaut aux Juifs d’être accusés rien moins que de déicide. Mille ans plus tard ! Les communautés juives subissent, autour de l’An Mil, leurs premières exclusions, leurs premiers pogroms. La chrétienté, dans sa volonté de purification, allume des bûchers pour les hérétiques et les sorcières.

Ceux qui le peuvent se mettent en marche vers Jérusalem, vers le Saint-Sépulcre que les Byzantins ont fait reconstruire après qu’un sultan quelque peu affolé l’ait fait détruire à coups de pioches. On multiplie les donations. On revêt la robe monastique, avant de mourir, pour s’assurer les prières de la communauté. Tous ces comportements pénitentiels traduisent la croyance en l’imminence du jugement dernier. Ces attitudes n’ont qu’un but : obtenir le salut, en rétablissant la paix avec Dieu.

Dès lors, en ce premier tiers du XIe siècle, l’ascétisme se fait plus dur. Des conciles de paix se tiennent un peu partout, dans le Poitou, à Narbonne, en Aquitaine. Jusqu’en 1033, millénaire de la mort du Christ, et donc 33 ans après le millénaire de l’Incarnation, le comportement des populations est essentiellement pénitentiel. Toutes les célébrations pénitentiaires débouchent sur un serment des pénitents, énumérant les personnes auxquelles s’étend la paix de Dieu. Les chevaliers doivent désormais respecter les clercs et les églises, mais aussi les pauvres, les veuves, les marchands et les pèlerins. La paix remplace la protection sociale assurée jusqu’ici par le souverain et l’ordre public. L’Église trouve là une fonction de suppléance tout à fait adaptée aux mentalités de ce temps. On suspend toutes les hostilités pendant le carême, puis pendant tous les temps forts de la liturgie. La Trêve de Dieu est établie.

C’est dans cette attente, mêlant l’angoisse et l’espérance, que se fait le passage de l’an mil. Les hommes guettant les signes annonciateurs de la faveur divine, construisent des églises un peu partout. La réforme grandit et annonce une oasis de vertu dans cet univers quelque peu dépravé.

 

 Gérard LEROY, le 3 mars 2017