Les civilisations se valent-elles ?

Version imprimableSend by email

   Voilà bien un sujet de bac ! Or, le tollé qui a réagi à la déclaration du ministre français de l’intérieur affirmant que “toutes les civilisations ne se valent pas” laisse aussitôt imaginer que ces protestataires supposés candidats au bachot seraient moins exaltés devant leur copie.

On n’a pas fini d’en causer. Au moins jusqu’à la prochaine incartade tant la discussion creuse et indéfinie —la parlotte— est un de nos travers majeurs, qui vise à exterminer l’adversaire plutôt qu’à déceler la vérité. La morosité ambiante trouve dans la fronde son  exutoire, désignant les politiques à la fois comme acteurs et comme jouets. L’opinion, entraînée par sa loi que  gouverne le coeur plutôt que l'esprit, en est si friande que la vox populi, d’ordinaire non troppo, nous fait un boucan de tous les diables.

Il convient cependant d’observer qu’avant même de lancer un jugement comparatif sur les civilisations, le minimum nécessaire d’empathie aurait épargné à notre ministre les foudres qui naturellement se sont abattues sur lui. À l’encontre, et à l’adresse des protestataires, on serait bien inspiré de décrypter la question plutôt que de réagir sans réfléchir.

De quoi parle-t-on quand on prononce le mot civilisation ? Question qui n’a pas effleuré le journaliste du Monde qui, ce lundi 6 février, titrait ainsi son son article  : “Toutes les cultures ne se valent pas” tandis que l’article ne parlait que des civilisations ! Voilà qui démontre la confusion dans les esprits des journalistes.

Le concept de civilisation ne se révèle qu’à partir de celui de culture. Et la culture, écrivait l’anthropologue américain M.J. Herskovits (1), c’est un ensemble traditionnel, à la fois régulateur et créateur, de comportements, de croyances et de connaissances, à l’intérieur d’un groupe autonome. Les expressions de ce groupe sont littéraires, artistiques, intellectuelles, religieuses à un moment donné de son histoire. Ce groupe est structuré, par des lois, des coutumes qui ont force de loi, une norme. La nature humaine a cette capacité de régulateur moral fondé sur les finalités ontologiques invariables, et cette capacité de jugement fondé par la raison pratique. L’universalité visée d’une loi morale qui doit s’y plier repose d’abord sur l’universalité de la nature humaine ontologiquement donnée.

La structure de ce groupe humain s’exprimant par sa culture, est désignée par le terme “civilisation”. Une civilisation, poursuit Herskovits, c’est “l’ensemble des formes qui structurent et régissent la vie humaine d’une société définie à l’intérieur de l’espace et du temps”.

La formulation de ces deux concepts a fait l’unanimité chez les anthropologues qui l’ont adoptée, permettant ainsi qu’on parle bien de la même chose quand on débat de ces thèmes.

Pour prétendre que les civilisations ne se valent pas, encore faut-il se demander si une civilisation vaut et que vaut-elle. La valeur est d’abord vénale. Ma baguette vaut 1 €uro. On rapporte la valeur d’une chose à son prix. C’est ce qu’on appelle la valeur d’échange. Elle a trait aussi au mérite et en ce cas j’évalue le produit que je vends en rapport à la pénibilité de la tâche et à mon effort pour l’accomplir, impossible à mesurer et à mettre en regard d’un ouvrage identique accompli dans des conditions liées à un autre sujet qui l’exécute. Ou bien la valeur est conséquente à l’admiration vouée à une personne, à l’adhésion à une cause, à une conviction. De tout ceci découle que ce qui a trait à la valeur comprend une part d’estimation, un jugement à émettre, issu d’une approche subjective chaque fois qu’elle n’est pas mesurable. Si la valeur est indissociable d’une évaluation hiérarchisée du bien à atteindre, le bien n’occupant pas le même rang pour tout le monde, la valeur qui lui est accordée relève d’une évaluation subjective. 

Les valeurs que nous partageons, avec nos voisins, de France ou d’Europe, sont-elles universelles et valent-elles pour tous les peuples ? Il n’est pas si lointain le temps où l’occidental s’autoproclamait détenteur exclusif des valeurs universelles. Depuis, l’occidental s’est ravisé. Il nous arrive même, embarrassés de mauvaise conscience, de nous tétaniser de culpabilité devant la prétention à l’universalité des valeurs auxquelles nous croyons.

Les valeurs proprement culturelles se distinguent des valeurs fondamentales de l’humanité que partagent les hommes de tout temps et de tout lieu. Partout, la justice libère, tandis que l’injustice opprime, blesse, offense; partout la diversité constitue une richesse dont prive le totalitarisme; partout la liberté de croire ou de ne pas croire est plus respectueuse de la dignité de l’homme que la contrainte des âmes exercée par la police des  talibans ou par les services de renseignement du KGB.

En revanche, plutôt que de réfuter le relativisme en prétendant que les cultures, voire les civilisations, ne se valent pas, il serait plus pertinent de reconnaître qu’elles ne sont pas identiques, superposables, ce qui attesterait la richesse de notre diversité et la stupidité de vouloir tout ramener à l’uniformité. L’on sait bien, encore faut-il l’accepter, que les droits de l’homme ne sont pas universels, précisément là où l’on attribue la prévalence aux droits de Dieu, que les droits réservés à la femme en certains pays font frémir tout le monde ici, que la temporalité elle-même est diverse. Toutes les cultures ont un rapport particulier au temps, ce qui constitue même une pièce maîtresse de leur vision du monde. La diversité des rapports au monde et au temps est elle-même un fait culturel majeur du monde contemporain. La prétention croyante à une vérité universelle se trouve du coup remise en question, “annulée”, par la pluralité culturelle, qui s’orne des différences comme un paon fait la roue.

L’élévation à l’universalité de toute réflexion s’effectue à partir d’une culture particulière. C’est ainsi que les autres cultures relativisent comme occidentale l’universalité même de la discussion philosophique. Si la réflexion prend conscience de son enracinement dans une tradition culturelle donnée, cela ne lui retire pas la capacité de produire les concepts permettant d’analyser la diversité des cultures. Le rôle de la philosophie n’est pas de produire l’inventaire encyclopédique des faits culturels —l’historien et l’anthropologue s’en chargent— mais de réfléchir à la signification de cette diversité elle-même. En s’interrogeant sur le statut d’un animal symbolique capable de produire une diversité de visions temporelles.

La diversité est certes un défi. Que fait-on de cette découverte ? Y a-t-il une autre voie que le fanatisme, qui épouse une vision, du temps, de l’histoire, de l’homme etc. et condamne toutes les autres, ou que le relativisme, qui amalgame toutes ces visions en une seule, en sacrifiant la prétention à la vérité de chacune ? La troisième voie ne serait-elle pas l’approche herméneutique qui tente de faire sens avec la découverte même de la diversité.


Telles sont les questions qui s’imposent en regard de la pluralité en face de laquelle on voit bien que nous ne sommes toujours pas préparés.

 

Gérard LEROY, le 6 février 2012
 

  1. M.J. Herskovits, Les bases de l’anthropologie culturelle, Payot 1970.