Les larmes amères des chrétiens d’Alep

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   Pionniers de la renaissance culturelle et politique au Moyen-Orient, les chrétiens de la capitale économique de la Syrie sont à présent perçus comme des étrangers.

La passion de l’écriture 
Les sources historiques concordent pour indiquer que le mouvement de la Nahda a pris son envol à Alep dès le XVIIIe siècle, avant de se répandre à travers tout le Proche-Orient, à la fin du XIXe siècle. Selon l’historien Albert Hourani, des chrétiens de la ville s’étaient lancés dans une nahda en approfondissant leurs connaissances de la langue arabe auprès de quelques musulmans. Certains d’entre eux se sont ensuite consacrés à la prose et à la poésie, et c’est l’étincelle qui a déclenché ensuite la Nahda littéraire au Liban. Ils sont également les précurseurs de ­l’imprimerie arabe, puisque le patriarche [grec orthodoxe] Athanasius Al-Dabbas y a créé la première imprimerie arabe en 1702. C’est encore un chrétien alépin, Abdallah Al-Zakher, qui a créé la première imprimerie arabe au Liban, en 1723. 

Alors que l’Orient était plongé dans les ténèbres de l’analphabétisme, les chrétiens ont également fondé des écoles à Alep : les maronites dès 1666, les orthodoxes en 1800, les protestants en 1848 et les Franciscains en 1859. Ils peuvent se prévaloir en outre d’avoir grandement contribué à l’évolution de la langue et de la littérature arabes. Ainsi, l’évêque Germanos Farhat s’est consacré à la grammaire et a contribué à rendre l’arabe plus simple et plus accessible. 

Pensée libérale 
D’autres chrétiens alépins ont rendu d’éminents services au mouvement des Lumières arabes. Ainsi, Rizqallah Hassoun, qualifié d’“imam de la presse arabe”, a créé en 1855 à Istanbul le premier journal en langue arabe. Dans ses écrits, il se faisait l’avocat sans concession de la liberté et le pourfendeur de la tyrannie. Il faut également mentionner Gabriel Dallal, l’un des premiers martyrs du libéralisme arabe. Il a résumé la pensée libérale dans un poème, ce qui lui a valu d’être exécuté par les Ottomans. De même, Abdallah Marrache, un intellectuel encyclopédique, a été qualifié d’“astre du Levant qui se lève dans le ciel du Couchant” en raison de ses audaces critiques et de sa grande culture. Sans oublier la pionnière du féminisme arabe Mariana Marrache, la première à diffuser ses idées dans la presse. Dès son premier article, paru en 1870 dans la revue beyrouthine Al-Jinan, elle appelait ses consœurs à participer au progrès de leur société. Elle avait également fondé le premier salon culturel de l’Orient arabe, accueillant les grands écrivains et intellectuels de son temps, et ce alors qu’à son époque les femmes étaient privées de tous les droits humains. 
 
Quant à Francis Marrache (1836-1874), il faisait sans conteste partie de l’avant-garde du libéralisme arabe. Il a lancé l’idée des droits naturels dans la pensée arabe trois quarts de siècle avant la Déclaration universelle des droits de l’homme, a plaidé pour l’abolition de l’esclavage avant même la fin de la guerre de Sécession en Amérique, a défendu l’égalité politique de tous les citoyens, y compris les plus misérables, et a reconnu aux femmes le droit de choisir leur mari. À une époque où même en Occident la pensée était entravée par tout un tas d’interdits. 

Les chrétiens alépins n’en sont pas restés là. Ils ont également porté la bannière de la citoyenneté et du nationalisme arabe, qui visait à rassembler tous les Arabes sans distinction d’origine religieuse. Leur amour pour Alep et leur enracinement dans cette ville sont attestés par des textes littéraires qui resteront à jamais gravés dans toutes les mémoires.

Et voilà qu’on met en doute leur appartenance à la communauté nationale, qu’on les menace et qu’on les contraint à l’exil. Est-ce la récompense pour leur rôle dans les Lumières arabes ?

 

 

le 18 avril 2013