Les lectures de l'Évangile

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Pour Philippe et Monique Baronnet, avec mon amitié

   Ce récit est signifiant
Les premiers témoins vont s’interroger sur ce qui s’est passé. Et la question qu'ils posent porte en effet sur le sens des paroles et des actes de Jésus. Quelles ont été les significations de cet événement pour les premières communautés de croyants ? Qu’est-ce que signifie cette histoire dont ils témoignent ?

D’abord cette histoire relate une venue. Le Verbe s'est fait histoire. C’est Dieu qui vient. La venue de Dieu est dévoilement, révélation, épiphanie du Dieu véritable. Dieu vient et Il dévoile. Dieu vient et interprète, tirant au clair ce qu'il en est de l'homme, ce qu'il en est de Dieu, et ce qu'il en est de leur relation mutuelle. Jésus apprend à prier, commençant par dire “Notre Père” (cf. Mt 6). Les apôtres n'étaient pas préparés à la filiation ! Dans l'événement de Jésus-Christ, Dieu vient, interprète et sauve. Dieu inaugure l'instauration d'un salut. Les dés sont jetés : Dieu vient pour sauver.

"Qu’est-ce que ça veut dire ?"
La notion de salut en général comporte l’idée d’un arrachement à une situation de péril menaçant. On cherche “à se tirer de là”, “à se tirer d’affaire”. Le salut connote une libération, un sauvetage, une délivrance, délivrance de l’esclavage par exemple —et ici on fait référence à l’Exode—, délivrance de la mort. Pour les Hébreux, l’expérience originaire en matière de salut revêtait un aspect politique, en mémoire de la libération de l’esclavage. Le salut annoncé par l’Évangile est plus que dépassement du péché, apaisement du courroux divin, sauvetage de peines à perpétuité. C’est l’accomplissement de toutes choses de la création lorsque Dieu les prenant en mains les conduit à leur destinée conforme à l’intention du créateur. La résurrection de Jésus-Christ est déjà cet achèvement de la création.

L’existence humaine, même affectée par le péché, reste capable non seulement d’accueillir un salut donné, mais de participer à son avènement. L’histoire humaine s’inscrit dans la perspective de l’avènement du Royaume Je veux dire par là que c’est dans des situations historiques données que se produisent les événements de l’Histoire sainte et que se bâtit le Royaume, dans les événements historiques de la collectivité humaine. Pourquoi ? Parce que l’histoire sans Jésus-Christ n’a pas en elle-même les ressources d’un dépassement. Pas de possibilité de salut dans les éléments du monde et de l’histoire pris en eux mêmes. On ne peut faire l’économie de Jésus-Christ lorsqu’il s’agit du salut.

Il y a donc un partenariat. Si Dieu sauve il ne sauve pas seul. Nous sommes missionnés comme relais. C’est par nous, par notre foi, par notre perpétuelle eucharistie unie à celle du Christ que l’histoire humaine devient Histoire sainte. L’histoire universelle est à la fois l’histoire de la quête par l’homme de l’Absolu de Dieu, et l’histoire de la quête de l’homme par Dieu. Dieu a besoin des hommes. Ainsi, l’histoire des hommes n’est jamais abandonnée à elle-même. Elle est toujours une histoire du salut. Et c’est en Jésus-Christ et par Jésus-Christ que Dieu sauve, Jésus-Christ, le premier partenaire Sauveur (1), le Sauveur du monde (2).

Qu’on n’attende pas du salut chrétien ce qu’on attend du Prozac. Le salut chrétien se propose comme une réconciliation avec Dieu. Le verbe “réconcilier”, en grec, signifie “se changer à l’égard de quelqu’un”. C’est le sens profane qu’on rencontre dans l’Évangile de Matthieu (5, 24): “avant d’aller déposer ton offrande devant l’autel va d’abord te réconcilier (“changer d’attitude à l’égard de”) avec ton frère”. La réconciliation entre les hommes, c’est la réconciliation entre frères du fait que Dieu est abba, père. Par conséquent, dans sa venue, Dieu instaure la fraternité, il met les hommes ensemble, il rassemble. Dieu vient et il créé un peuple, nouveau.

Une question se pose : Qu'est-ce qui autorise à dire que, dans le fait de Jésus-Christ, c'est Dieu qui vient, qui sauve, et qui convoque ultimement les hommes à une nouvelle fraternité ? D'abord à qui a-t-on affaire ? À un thaumaturge magicien ? Un résistant capable de chasser l'occupant ? Un Souverain ? Rien de tout cela. Jésus est un juif parmi d’autres, assez singulier je l’accorde, compagnon des gloutons, ami des pécheurs publics et des prostituées, transgresseur des règles, allergique à tous les pouvoirs. C’est un subversif.

Toute la réflexion des premiers siècles s’articule autour de cette question : Jésus, tellement homme, peut-il être autre chose qu’un homme ? Mais Jésus, tellement exceptionnel, tellement autre chose qu’un homme, peut-il n’être qu’un homme ? Le problème christologique — qui taraudait les pères conciliaires à Nicée— c’est depuis toujours la tension entre l’identification de Dieu en Jésus et l’identité propre de Dieu, entre l’universalité de Dieu et la particularité de Jésus. Jésus meurt à sa partiularité pour renaître en figure d’universalité concrète. Le théologien protestant Paul Tillich avait cette formule :  “le Christ de Jésus est la négation de Jésus de Nazareth.” Jésus de Nazareth s’est sacrifié à Jésus en tant que Christ.

Le temps confessant
Les premiers témoins  reconnaissaient en Jésus le Seigneur. À partir de ce moment-là ils éprouvaient le besoin de confesser l'identité de Jésus. Dire que "Jésus est Seigneur", c’était aussi exprimer et signifier une comparaison radicale avec tous les puissants du monde. C'était signifier par là que Jésus partageait la gestion du monde, de l'histoire des hommes.

Les significations de cette histoire appellent cette confession de l’identité de Jésus-Christ. On voit ici l’étape supplémentaire par laquelle est passée le cheminement de la foi des premiers chrétiens.

Le temps interpellatif
Il reste encore une question : étant donné ce qui s'était passé, étant donnée l’identité de Celui en qui tout cela s’est réalisé, le Fils de Dieu, le Messie, le Verbe, si le fait de Jésus-Christ est si important, qu'allons-nous en faire ? Si les significations qui sont incorporées dans cet événement sont si uniques et si décisives, qu'allons-nous décider ? Si Jésus, à la fois tellement homme et tellement plus grand que l’homme, dépasse les catégories de l’entendement, comment allons-nous répondre de ce Jésus ? Comme d’un maître, d’un gourou ? Insuffisant. D’un modèle ? Certes mais encore insuffisant. D’une idole ? Certainement pas. Ou bien de Dieu ? Tout simplement?

Cette interpellation ne prenait pas la forme d'une exhortation pieuse, moralisante, s'adressant à ce qui dans l'homme relève de la peur ou de l'insécurité. Cette question interpellait les premières communautés comme une question primordiale, dont l’enjeu est le sens de l’homme, le sens dernier de sa vie et de l'histoire humaine. Ce n’est donc pas une question subsidiaire. Les apôtres ne se contentent pas de dire : “Mesdames, Messieurs, voilà, on va vous présenter la doctrine chrétienne. Si cela vous intéresse, vous pouvez toujours demander la documentation...”. Non, les premières confessions de foi ne se présentaient ni comme une promotion, ni comme une annonce érudite, ni comme un ésotérisme, à prétention tranquillisante, ni comme promesse inédite d’une transe nouvelle. À la différence des camelots ou des bonimenteurs, les premières confessions ne suscitaient aucune part de doute, pas plus qu’un confort douillet. Ils ne promettaient pas le grand soir. En revanche, dès l’instant où ces gens acceptaient de se confronter à l’Évangile il leur était difficile d’envisager de poursuivre dans la tiédeur du cancre baptisé. Ils savaient qu’ils auraient à se rendre à l’exigence des questionnements qui n’allaient pas les laisser indemnes.

Aujourd’hui, comme hier, les hommes sont appelés, convoqués. “Suis-moi” avait dit Jésus à Matthieu. Que faire ? Que faut-il faire aujourd’hui ?

  1) D’abord, veiller à mettre les choses à leur place. Et considérer l’Évangile tel qu’il est, pas comme une endorphine. L’Évangile n’adoucit pas nos vies et ne promet pas un voyage en première classe. Lorsque l’Évangile entre dans l’existence il n’arrête pas de témoigner de l’Événement et d’annoncer que le relatif, la mort, le désespoir, tout cela n’aura plus jamais le dernier mot.

  2) Aujourd’hui plus qu’hier les chrétiens sont l’objet d’attaques qui viennent de partout. On les tient pour imposteurs, faibles d’esprit, attardés, bercés d’illusion. Attardés les Maritain ? Paul Ricœur ? France Quéré ? René Rémond ? Hors du monde les Vincent de Paul ? Ozanam ? L’Abbé Pierre ? Sœur Emmanuelle ? Vous-mêmes ? Les chrétiens n’échappent pas au mépris. Mais le dernier mot c’est qu’ils vivent, et joyeusement par-dessus le marché ! Toute communauté qui se veut évangélisatrice —elle l’est pat nature— est appelée à produire joyeusement son discours. La foi comme la joie, a vocation à être partagée. Il y faut toute l’inventivité possible de langage.

Bien des chrétiens souffrent d’une infirmité : intimidés par un Credo qu’ils récitent en s’en tenant parfois à des concepts un peu vagues, ils souffrent d’un manque d’inventivité pour dire l’Évangile aux incroyants. On les interroge beaucoup sur l’avenir de l’Église. Demain dépendra de notre capacité à annoncer aujourd’hui la résurrection de Jésus. Demain dépendra aussi de notre réponse à ceux qui sont taraudés par les questions essentielles que partagent les hommes.

Nous sommes dans un monde sécularisé. Dans ce pays, moins de deux millions de Français prennent le temps de prier le dimanche, et 25% accordent au repos dominical une signification religieuse, tandis que la majorité considère ce jour comme un temps de retrouvailles, de promenade, ou d'overdose télévisuelle.

Si nous regardons en face ce monde moderne, nous voyons que la fonction propre de l'Église n'intéresse plus grand monde, une Église dont la pompe n'est plus en jeu, mais dont le langage, en revanche, paraît souvent d'un autre temps, propre à la boutique, et qui oblige parfois à une étrange contorsion intellectuelle pour mettre les discours en phase avec nos interrogations.

Revoyons notre langage, pour annoncer au monde d’aujourd’hui un événement de l’histoire dont les significations nous concernent puisqu'elles portent sur l’éternel de l’humain.

 

Gérard LEROY,  le 11 juin 2011

  1.  Mt 1,21 : “c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés”; cf. 1 Tm 4, 10.
  2.  Jn 4, 42 : “nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde”.