Les ordres monastiques en Europe aux Xe et XIe siècles

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 Pour Jean-Claude et Marie-Jo Ghisgant, en hommage amical

Au seuil de l’An Mil, les grands ordres monastiques sont puissants. Car pour les gens, les moines sont des interprètes infaillibles de la volonté divine. Ils savent. Ils éduquent. Ils dirigent les consciences, condamnent, excluent. Leur influence politique s’étend alors sur la France, l’Europe de l’Est, la Scandinavie, et jusqu’en Terre Sainte.

Le premier de ces ordres, fondé au VIe siècle en Ombrie par un certain Benoît, atteind une prospérité sans précédent aux IXe et Xe siècle. C’est sur la règle initiée cinq siècles plus tôt par saint Benoît de Nursie qu’est fondé le monastère de Cluny en 909 (1). Cluny, comme les abbayes cisterciennes, est bénédictine.

L’une de ses particularités du monastère de Cluny est d’être exclusivement ouverte à l’aristocratie. Une autre caractérisque de l’ordre est de privilégier la liturgie par rapport à l’activité intellectuelle. Les travaux manuels sont confiés aux Frères convers.

L’apogée de Cluny coïncide avec l’essor des universités au XIIe siècle. Certains moines clunisiens veulent se rapprocher plus encore de la Règle de saint Benoît. C’est cet élan qui les amène à fonder l’ordre de Cîteaux, dont le nombre limité est en accord avec la fin de la grande époque des monastères.

Les Cisterciens privilégient les activités manuelles, comme en témoignent les enluminures des manuscrits qu’ils décorent. Un copiste écrit environ trois colonnes par jour. On a compté jusqu’à douze copistes dans certains grands monastères qui parfois font appel à des laïcs pour accomplir la même tâche. Les livres sont très richement décorés. La bibliothèque de Cluny rassemble 570 ouvrages.

L’enrichissement des grands ordres a réactivé le vœu de pauvreté. Si bien qu’à la fin XIIe siècle on assiste à la fois à un déclin général des monastères et à la naissance de deux grands ordres mendiants, celui des franciscains, dans le sillage du poveretto François, d’Assise (2), et celui des Dominicains, fondé par saint Dominique (3) en 1215.

Les Ordres mendiants contrarient la volonté papale de préserver les richesses du clergé. Des ecclésiastiques craignent pour leur part que la populartité de François d’Assise menace leurs biens. Aussi les autorités de l’Église en arrivent-elles à soupçonner d’hérésie le mouvement franciscain et à contraindre ses adeptes les plus radicaux.
 

La vie quotidienne à Cluny

Sans rien changer à la règle de Saint-Benoît Cluny la restaure.

La vie monastique à Cluny est d’abord consacrée à la célébration chorale des offices. C’est l’activité principale du moine. Le jeûne, la retraite et l’isolement en cellule, ainsi que le travail passent au second plan. La priorité du culte, de la liturgie, du chant choral, est une caractéristique nouvelle dans la tradition bénédictine. Les appels à la retraite solitaire, prévue la règle de Saint-Benoît pour se faire ermite ou anachorète, diminuent. La liturgie occupe la plus grande partie de la journée du moine clunisien. Ainsi la récitation des Psaumes, que la règle prévoit de chanter en une semaine —il y en a 151— sont chantés en une journée. En dehors de l’office de nuit, les Matines, on célèbre 7 offices dans la journée, dont l’appellation correspond à l’horaire: Laudes, Prime, Tierce (troisième heure du jour à compter du lever du soleil, selon la manière romaine de diviser la journée; la troisième heure du jour correspond à 9 heures du matin), Sexte (sixième heure du jour, soit midi), None (neuvième heure du jour, soit 3 heures de l’après-midi), Vêpres et Complies. À chaque office correspond un hymne, un chant de plusieurs Psaumes, des lectures. Ces huit offices constituent l’Opus Dei, œuvre de Dieu, ou office divin. À d’autres heures, dites régulières (à la différence des heures canoniques), les moines prient à la demande des bienfaiteurs, c’est à dire, bien évidemment, des personnages de l’aristocratie de l’Occident chrétien.

À Cluny le genre de vie a évolué par rapport aux coutumes des bénédictins des siècles précédents. Les moines bénéficient d’un menu plus varié, plus copieux même, dans l’objectif de permettre aux célébrants de chanter sans fatigue et d'exceller à chaque célébration. La viande n’est consommée que par les malades, et l’apport en protéines animales, dont bien sûr on ignore tout à cette époque, est assuré par l’abondance de poissons et d’œufs. On mange des légumes, des laitages, des fruits, et l’on boit —la règle a prévu au § IV : “sans s’adonner au vin”— une mesure de vin par jour, soit une demi-cruche, ce qui correspond à 25 cl.

Les moines sont tant mobilisés par les offices qu’ils confient à des frères convers l’entretien de leur domaine. Au XIIe siècle, les convers sont des exempts de certaines obligations des moines dits profes, religieux de chœur. Ainsi, les frères convers ne siègent pas au chapitre. Pour leurs travaux ils sont aidés par des serfs appartenant à l’abbaye, ou bien des gens extérieurs à l’abbaye et dont le travail est salarié.

Les moines commencent aussi à se passionner pour la lecture des manuscrits; ils accèdent à des textes qu’ils ne connaissent que de nom. L’activité des ateliers de copie clunisiens se développe. Entre le Xe et le XIIe siècle la bibliothèque de Cluny accède au deuxième rang des bibliothèques de l’Occident, après celle du Mont-Cassin.

Mais l’activité intellectuelle de Cluny reste assez limitée, à l’image de ce temps où ne s’expriment guère que les abbés Gerbert, qui deviendra pape, Abbon de Fleury (†1004), à qui l’on attribue un Traité sur les Syllogismes catégoriques, Béranger de Tours (†1088), soutenant Jean Scot Erigène, et bien sûr Anselme (1033-1109), mort évêque à Cantorbéry.

La faible activité intellectuelle à cette époque s’explique par la méfiance cultivée à l’égard de la philosophie. Toute pensée devant s’inscrire dans le cadre de la révélation, l’on se retient de tout exercice intellectuel qu’on craint comme un risque pour la foi. À cet égard Pierre Damien (1007-1072) se présente comme le champion de la réaction anti-dialecticienne, rejetant tout à la fois Platon, Porphyre et Euclide. Quel challenge !

La vie conventuelle austère est à l’époque la forme normale de la vie humaine. La grandeur de Cluny se situe donc moins dans le domaine de l’activité intellectuelle que dans le domaine de la création artistique, engendrant et propageant les formes nouvelles de l’art roman.

 

Gérard LEROY, le 3 juin 2009

 

 

  • (1) Pour plus de précisions voir l’article “Cluny, phare de la réforme monastique”, dans le tiroir “Histoires” de ce site.

 

  • (2) entre 1181-1226, François d’Assise voulut créer un groupe de fidèles vivant la pauvreté évangélique. Beaucoup de cet Ordre de Mineurs (nom officiel qui s’applique aussi aux Capucins) devinrent prêtres (mais non François) et rivalisèrent d’érudition avec les Dominicains. En dehors de l’appel à la pauvreté, la Règle de saint François, remaniée deux fois avant sa mort, insiste sur l’humilité, la mendicité, et le zèle pour la prédication. Les Frères franciscains prêchent la pénitence, vivent de leurs quêtes ou de leur travail. Ils ne possèdent aucune propriété.  La constitution de leur ordre a été finalisée par saint Bonaventure à Narbonne, en 1260.

 

  • (3)   L’Ordre des Frères Prêcheurs (nom officiel des Dominicains) est un ordre mendiant vivant selon la règle de saint Augustin et se destine essentiellement à la prédication. Les constitutions de l’ordre de Dominique de Guzman furent élaborées au chapitre général de Bologne en 1220, un an avant la mort de Dominique, qui fut canonisé en 1234.