Les sophistes dans l’Athènes de Périclès

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  En 479, les Athéniens, sortant d’une guerre contre les Perses, tentent de mettre à profit l'apaisement pour édifier l'unité de la Grèce. Depuis le VIIe siècle la Grèce est divisée, morcelée, balkanisée en une pléiade de cités-États, qui ne cessent de se chamailler et de s'étriper. En ces temps de développement des cités grecques la manière de discourir accède au premier rang des préoccupations des citadins. Tout le monde s’empresse de dresser une estrade et de proclamer son opinion du haut de sa tribune de fortune.

ll y a des champions de la rhétorique et de la persuasion, qui attirent les gens qui s'agglutinent autour des tréteaux pour écouter ceux qui ont l’art de dire les choses et qu’on appelle "sophistes". Le mot "sophiste" signifie "savant". À l'origine l'appellation est valorisante alors qu'aujourd'hui le terme est plutôt péjoratif. Il l'était déjà pour Platon qui n'aimera pas ces bonimenteurs et le fera savoir !

L'éloquence s'apprend. L'apprentissage se vend. La jeunesse dorée d'Athènes constitue un marché pour ces maîtres de la prédication, plus portés à sortir vainqueurs des joutes oratoires qu'à admettre l'évidence de la réalité. Ainsi apprend-on auprès des sophistes à développer une thèse et aussi bien son contraire. Ce sont des professeurs de rhétorique, discipline qu'on identifiait alors à la dialectique. Grâce à eux peut-on mieux assurer sa défense devant les tribunaux, face aux adversaires politiques, partout. Le monde d'aujourd'hui n'est pas d'hier ! À propos des sophistes, Jacqueline de Romilly écrit que "Athènes se jeta sans hésiter dans les bras de ces maîtres, au point que sa littérature en resta, pour toujours, marquée." (1).

Ces gens de grande culture ont leur idée sur tout. Ils parlent avec une égale aisance d'astronomie, de législation, de physiologie, des progrès techniques rapportés par les voyageurs ainsi que des cultures étrangères à la Grèce. On s'avise que ni les lois, ni les traditions, ne sont partout les mêmes. On se frotte volontiers aux délices de tous les savoirs et l'on abandonne le divin qui n'est pas aussi nécessaire qu'on se l'était figuré. Les sophistes font table rase des hypothèses philosophiques antérieures et de tout ce qui est identifié à l'absolu, autrement dit des mythes et des traditions.

Protagoras, Gorgias, et Hippias sont les trois plus célèbres des sophistes.

Protagoras (v. 492-422) est originaire de Thrace. Il est l'ami de Périclès (2), comme d'un grand nombre d'intellectuels athéniens qui aiment à faire salon en sa demeure.

Que dit d'essentiel ce célèbre sophiste ? Confirmant l’émancipation des hommes par rapport aux dieux de la mythologie, il a cette formule : “L’homme est la mesure de toutes choses”. Les dieux étant invisibles —“on ne les croise pas sur l'agora” disait Protagoras—, ils ne font pas partie des sociétés humaines. Il revient donc aux hommes (et pas aux dieux) de s’occuper de leurs affaires. L’adage de Protagoras ne veut pas dire que “chacun voit midi à sa porte”, mais que l’homme, c’est moins Mr Pignon ou Tartemol pris isolément, que les hommes pris dans une société dont Mr Pignon serait bien inspiré de prendre l’avis. En fait, pour Protagoras, tout doit être convention sociale, exclusivement sociale.

Ce principe a été repris par l’humanisme athée, “fondé sur la croyance au salut de l’homme par ses seules forces humaines”, déclarait Denis de Rougement (3).

Gorgias (v. 487 - v. 380 av. J.C.) est sicilien. Son style fascine les Athéniens, tellement que le verbe "gorgianiser" est adopté pour remplacer l'expression "parler en public à la manière de Gorgias". Il paraît même qu'on lui fit une statue en or qui trôna longtemps à Olympe.

Pour lui il n'y a ni être, ni non-être. Car si l'on dit "l'être est; le non-être n'est pas" nous voilà obligés d'admettre que le non-être est le non-être, ce qui implique qu'il est bien quelque chose puisqu'on dit ce qu'il est. Voilà bien un raisonnement de sophiste.

Hippias († v. 340 av. J.C.), lui, sait tout faire. Fabriquer des chaussures, rédiger des poèmes, résoudre des problèmes de géométrie, parler de tout, et spontanément répondre à tout.  "Qui trop embrasse, mal étreint" ?. C'est un peu ce que lui reproche Socrate qui, dans La République, V, indique que le sophiste est un "bâtard qui vit du côté de l’opinion, c’est un philo-doxe". Platon le fera passer pour un farfelu, incapable de s'élever à une idée générale et changeant d'avis comme de tunique. Chercher la vérité de l'absolu, c'est autre chose ! Mais Hippias ne croit pas qu'il y a de vérité absolue. Tout est là.

N'allons pas jusqu'à dire que les sophistes n'ont été que des faiseurs de verbe. Ils entendaient, dit Jacqueline de Romilly, "définir une nouvelle morale, centrée sur l'homme seul", et montrer que la justice pouvait être affaire d'hommes" (4).

 

 

Gérard LEROY

  1. cf. Jacqueline de Romilly, Les grands sophistes dans l'Athènes de Périclès, Éd. de Fallois, 1988, p. 23.
  2. v. 495-429. Démocrate athénien éloquent, Périclès demeura à la tête de l'État de 443 à sa mort en 429. Son administration fut marquée par d'importantes réformes accordant à tous les citoyens la rétribution des charges. Périclès porta à son apogée la puissance navale et coloniale d'Athènes en gagnant sur deux  fronts: contre les Perses et contre les Spartiates. Il embellit la cité, fit construire par Phidias l'Acropole. Discrédité sur la fin de sa vie par l'interminable guerre du Péloponnèse qui opposait Athènes et Sparte, Périclès mourut de la peste avant la fin de cette guerre.
  3. L’humanisme athée succède à l'humanisme chrétien des Pères de l'Église (Justin, Clément d’Alexandrie, Jean Chrysostome) qui visent un perfectionnement spirituel, moral, et intellectuel de l’homme, et précède l’humanisme social né en 1936 sous l'influence du personnalisme chrétien d'Emmanuel Mounier, revendiquant, contre les tentatives totalitaires de l’État, le droit des personnes à être traitées comme des fins en soi. L’humanisme social  refuse qu’on puisse analyser les sociétés et gouverner les nations selon des lois sociologiques analogues aux lois scientifiques (étude des mécanismes sociaux et des possibilités d’intervention).
  4. op. cit., p. 226 et p. 229.