Lettre ouverte à Mario Castellucci, à l'Institut Civitas et aux chrétiens indignés

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   J’ai été invité à m’indigner au côté de ceux que deux pièces de théâtre émeuvent, affectées à la catégorie des manifestations christianophobes.

Quelques représentations de “Sur le concept du visage du Fils de Dieu” viennent d’être données au Théâtre de la Ville de Paris, qui seront poursuivies prochainement à Rennes et à Villeneuve d’Ascq. D’autre part, à Toulouse d’abord, puis au Théâtre du Rond-Point, à Paris, on s’apprête à recevoir “Golgotha Picnic”. Ces deux pièces ont déclenché la colère de l’association Civitas, dont l’invitation qui m’est faite de "défendre le Christ" a retenu toute mon attention.

J’ai donc vérifié mes informations relatives à Civitas, et me suis enquis de la teneur des deux pièces incriminées.

L’on dit que ces deux pièces sont blasphématoires, au point que Civitas lancerait une pétition pour leur déprogrammation, et pour que la jeunesse se mobilise pour passer à l’action.

Roméo Castellucci, pour sa défense, assure que les coulées versées sur le visage du Christ à la fin de la pièce n’évoquent pas des excréments mais "un suaire nocturne".

De l’Institut Civitas, qui s’annonce comme un mouvement politique inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l'Église visant l’instauration de la Royauté sociale du Christ sur les nations, tout indique  que les intentions ne sont pas d'abord directement liées à l'Évangile, mais plus politiques, et d'un thomisme classique de stricte observance, strictement scolastique, purement doctrinal, voire doctrinaire, qui assimile la vérité chrétienne à une vérité idéologique. Cette option qu'a prise Civitas, dans la mesure où il revendique son appartenance chrétienne, a bien du mal à rejoindre la tâche d’un Concile qui le déconcerte, celui de Vatican II.

Veuillez me permettre, de vous confier une courte réflexion, après avoir lu les différentes critiques portant sur "Golgotha Picnic" et "Le concept du visage du Fils de Dieu" présenté au dernier festival d'Avignon.

Je n'ai pas vu ces spectacles et je m'apprête à les voir à Paris. Mais la description qu'en font les critiques m'amène à déceler la révolte de Roméo Castellucci qui, en quête du blasphème le plus extrême, n'a pas trouvé mieux que de jeter l'opprobre sur le visage du Christ. En le faisant, de surcroît, lapider par des enfants.

Est-ce que tout cela ne traduit pas un report de la responsabilité de la gangrène du monde sur celui qui s'impose à Roméo Castellucci comme le seul responsable ? En effet, la révolte des jeunes devant affronter un monde désespéré, qui brise définitivement leurs rêves, et les assure de devoir traverser la vie comme "on traverse une vallée de larmes" (Marx) se porte contre qui ? Le Christ ? Dieu créateur de toutes choses ? Le christianisme ? L'Église (dont je suis) ? Ou même, puisque c'est Civitas qui lance la pétition, une doctrine sociale imprégnée des valeurs traditionnelles chrétiennes ? Castellucci n'est-il pas l'illustration même de l'esprit-lion que Nietzsche décrit dans la deuxième métamorphose du Zarathustra, qui se révolte contre les valeurs morales traditionnelles, et chrétiennes, ouvrant au nihilisme le plus radical ? 

J'ose émettre trois remarques, la première s'adresse à Roméo Castellucci, la deuxième aux chrétiens, la troisième à Alain Escada, Secrétaire général de l’Institut Civitas :

1) Peut-on, s’il s’avère que vos deux œuvres traduisent votre intention blasphématoire, se réclamer digne d'humanité quand on verse toute sa haine sur le visage de quelqu'un qu'on ne connaît pas et qui est aimé de son voisin ?

2) A-t-on, comme chrétiens, présenté Jésus-Christ, pour qu'il ne soit pas perçu comme celui qui a offert par amour ses souffrances et sa mort, mais comme un guide idéologique  ?

Les chrétiens sont souvent interpellés sur l'avenir du christianisme. Celui-ci tient à leur capacité à annoncer l’extraordinaire et invraisemblable Résurrection du Christ à laquelle les chrétiens adhèrent, et dont la mission est identifiée et intégrée au plan du Père et à son amour pour les hommes, dont Roméo Castellucci.

3) Enfin il y a une théologie qui se veut homogène à son origine évangélique, élaborant une vérité existentielle, délivrant la signification qu’a pour l’homme l’actuelle parole de Dieu, travaillé par l’enthousiasme de la Bonne Nouvelle et engagé dans l’aventure du Salut divin en Jésus-Christ. Cette théologie, tout en faisant sa part à la diversité des tâches et des charismes dans l’Église, n’est jamais coupée de l’action pastorale. C’est cette théologie qui est capable d’unifier le souci doctrinal et le souci pastoral.

 

 

Gérard LEROY, le 4 novembre 2011

  Mise au point :

Après l'interview accordée par R. Castellucci au journal Le Monde du 27 octobre, je me dois de rapporter la teneur des propos de l'auteur de ces pièces.

R. Castellucci parle d'un "malentendu". L' interprétation christianophobe n'a pas perçu "le chant d'amour pour le Christ" que certains ont reconnu, capable d' "éclairer la trivialité de la situation".

L'auteur explique sa "stratégie spirituelle". Il a voulu mettre en parallèle "la perte de soi" avec la kénose du Christ "qui a accepté de se vider de sa substance divine pour intégrer jusqu'au bout la condition humaine". Castellucci confie sa fascination de toujours pour l'image du Christ, pour cet Ecce homo, ce Jésus historique qui partage avec l'homme tout ce qui est, même peu ragoûtant, humain, rien qu'humain.

G.L. , le 11 novembre 2011