L'itinéraire heideggerien

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Martin Heidegger est né en 1889 à Messkirch, à une soixantaine de kilomètres du lac de Constance. Messkirch est un lieu de discorde religieuse depuis le concile Vatican I. Son père, fabricant de tonneaux, est un Vieux-Catholique, autrement dit un catholique qui n’admet pas le dogme de l’infaillibilité papale décidée par les pères conciliaires en 1870. Il continue cependant d’assurer la fonction de sacristain du village.

Le jeune Martin étudie au lycée de Constance. L’un de ses aînés, le P. Conrad Grober, qui deviendra archevêque de Fribourg, lui offre à lire la thèse soutenue par Franz Brentano, figure autrichienne, ancien dominicain, maître de Freud. Cette thèse, devenue un classique des études aristotéliciennes, s’intitule : “Des multiples significations de l’étant chez Aristote”.

Heidegger entre ensuite au noviciat chez les jésuites de Feldkirch, en Autriche. Il y restera un mois ! Le temps suffisant pour rencontrer le théologien allemand Erich Przywara, mentor intellectuel de Urs von Balthazar et de Karl Rahner.

Au séminaire de Fribourg, Heidegger suit le cursus de la faculté de philosophie où il est marqué par le Pr Karl Braig, un des personnages véhéments du combat anti-moderniste, encouragé par la récente encyclique Pascendi qui frappe l’intelligentsia française de l’Institut Catholique de Paris, dont Alfred Loisy. Braig incite Heidegger à publier des articles anti-modernistes. 
Heidegger quitte Fribourg puis soutient, en 1913, sa thèse de philosophie sur la théorie du jugement chez Rudolf Hermann Lotze, l'une des figures de la philosophie allemande du 19e siècle. Martin Heidegger prend ensuite ses distances avec un catholicisme par trop intransigeant et d’un antimodernisme auquel il n’adhère pas.

En 1915 Heidegger soutient sa thèse d’habilitation sur une question de grammaire spéculative : la structure d’une langue détermine t-elle notre manière de penser ? Tandis qu’il est chargé de cours à la faculté de théologie il est requis par l’armée allemande engagée dans la première guerre mondiale; il rejoint l’arrière-front et est employé à la téléphonie. La guerre étant finie il reprend son enseignement à l’université, (en “free-lance”), se marie et devient père de deux enfants.

Sa rencontre décisive avec Edmund Husserl, titulaire d’une chaire à Fribourg, est décicsive. Husserl, précurseur de la phénoménologie, fut en effet le pionnier d’une nouvelle méthode de réflexion qui apparaît comme le principal mouvement de pensée de notre temps. Pour Husserl, toute connaissance n'est que l'auto-exploration de la conscience réflexive. On peut donc envoyer le monde au diable. Peu importe ce qu'est la chose en son essence. Ce qui importe c'est ce qui apparaît à la conscience. La phénoménologie est la science de ce qui apparaît à la conscience. Edith Stein est alors assistante de Husserl.

La philosophie amorce sa décennie phénoménologique. Les questions que nous portons en nous sont des questions auxquelles les néokantiens n’apportent pas de réponse. Opposés à Husserl, les néokantiens sont battus en brèche par Heidegger. Jean Greisch, à ce propos, n’hésite pas à employer le mot de “parricide”. Heidegger choisit de se mettre à l’école de la philosophie husserlienne, afin de  “nous confronter aux questions de la vie même.”

À partir de 1920, Heidegger tente de montrer la fécondité de la phénoménologie capable de parler du monde vécu, ambiant (umwalt). Il règle ses comptes en donnant un cours sur la philosophie néokantienne des valeurs et se penche sur la phénoménologie de la religion. Il étudie, pour les commenter, les Livres I à IX des Confessions d’Augustin qui relatent sa vie et sa conversion; les Livre XI et suivants qui ramassent les réflexions philosophiques sur le temps tridimensionnel : le passé et la mémoire constituant la première dimension, débouchant sur le présent du présent, dans l’acte de l’attention; le présent du futur, l’attente, terminant le triptyque, ouvrant à l’avenir indéterminé. Le Livre X, charnière de la composition d'ensemble, traite de “là où j’en suis de ma vie”, de la compréhension de soi, mais aussi du statut de la mémoire, de l’oubli, du désir de la vie heureuse, du désir de Dieu, de la vérité, de la tentation dont Augustin décline trois niveaux : la plus commune, la moins grave, étant réduite à la séduction des sens, la plus grave étant la curiosité malsaine, la plus dangereuse étant la surestimation de soi qui ne dispose pas du moyen d’arbitrer la petite voix qui, au fond de son être, l’applaudit.

Heidegger amorce, en 1922, un projet de recherches sur les “Interprétations phénoménologiques d’Aristote", avec l’idée de la déconstruction. La source de l’idée de déconstruction est dans la facticité même de la vie. C’est le sens phénoménologique de la déconstruction. Heidegger écarte toute idée de fondement, et amorce une critique de la métaphysique de la présence, en dépit d’une culture occidentale attachée à la primauté de l’Être sur la valeur de la présence.

Les trois thèmes aristotéliciens sur lesquels se penche  Heidegger sont la kinesis, le mouvement, la mobilité, constitutive de la vie; la phronesis, soit la prudence, la sagesse pratique, la capacité d’appréciation juste qu’Heidegger appelle “la conscience morale” ; le Logos enfin, et les concepts fondamentaux de la philosophie aristotélicienne (logos, ousia, aletheia).

Après avoir animé, en 1922, un séminaire sur la théorie aristotélicienne des affects, Martin Heidegger dépose son étude sur les Interprétations phénoménologiques d’Aristote en 1923, Il enseigne comme “professeur extraordinarius” à Marbourg, jusqu’en 1928. H.-G. Gadamer, devient alors disciple de Martin Heidegger.

Le problème de la temporalité par rapport à l’être turlupine Heidegger. Il procède à la rédaction de son œuvre maîtresse Être et Temps, qui paraîtra en 1927.

Heidegger reconnaîtra quatre maîtres à penser, rivaux plus qu’alliés: Aristote, le modèle; Luther (le jeune), le compagnon de route; Kirkegaard, l’auteur “qui m’a secoué”, “qui m’a cogné”; Husserl, “les yeux” (sans lesquels il ne verrait rien).

 

Gérard LEROY, le 28 février 2010