Maaloula, l’araméenne outragée

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Pour Suzanne, ma sœur syrienne en exil, que j'embrasse avec affection

  Maaloula est aujourd’hui ce qui reste de ce village syrien de plus de deux mille habitants, oasis paisible, traditionnellement chrétienne, juchée à 1400 mètres d’altitude, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Damas. D’ordinaire, c’est-à-dire en temps de paix, des bus partent plusieurs fois par jour de l’hôtel Semiramis, au centre de Damas, pour déposer les voyageurs à Maaloula en moins d‘une heure et demie. 

Le village doit d’abord sa renommée à ses cavités troglodytes creusées par des ermites au cours des premiers siècles chrétiens. En parcourant les rues du village on croise des monastères en grande quantité. Certains sont aujourd’hui en ruine, d’autres encore debout, comme ce monastère grec-orthodoxe Mar Takla, construit autour du tombeau d’une princesse du premier siècle qui aurait été convertie, selon un texte apocryphe copte, par saint Paul. Sainte Thècle est fêtée ici chaque année, en septembre. 

En haut d'un rocher qui domine le village, se dresse un monastère du IVe siècle, desservi par un grec catholique. Tous les habitants de Maaloula se sont convertis au christianisme dès la fin du Ier siècle. 

L’invasion musulmane de la Syrie s’est effectuée sous les premiers califes, moins de trente années après la mort de Mahomet en 632. Cependant, si aujourd’hui la majorité de la population est sunnite, Maaloula a été surtout chrétienne pendant vingt siècles, rattachée à l’Église grecque catholique, donc de rite oriental. 

Chaque année, en septembre on y célèbre avec solennité la fête de la Sainte-Croix. C’est l’occasion d’un rassemblement exceptionnel de chrétiens et de musulmans, de grands repas de famille et d’amis, de feux d’artifices lancés des collines environnantes.  C’est du moins ainsi

que se déroule cette fête en période de paix.

Le village de Maaloula, relativement épargné par les attaques jusqu'à l'été 2013, est tombé aux mains des islamistes du front al-Nosra en septembre 2013. Certains chrétiens ont dû prendre la fuite, d’autres ont été pris en otage par les djihadistes, lesquels ont été combattus aussitôt par l’armée syrienne. 

Douze religieuses du monastère orthodoxe Sainte-Thècle ont été enlevées en décembre 2013 par les islamistes, libérées en mars de l’année suivante en échange de prisonniers du régime syrien. Depuis avril 2014 le village est libéré de l'emprise islamique.

Lieu symbolique du christianisme en Syrie, Maaloula est l’une des trois dernières localités où l’on parle encore la langue de Jésus, l’araméen occidental, un dialecte sémitique qui ne devait pas être très éloigné de l’hébreu pour être compris par les disciples de Jésus. D’autant que cette langue succède au Ve siècle au paleo-hébreu en vigueur dans toute la Palestine depuis le Xe siècle av. J.-C. 

Le couvent Saint-Serge (melkite), probablement l’un des édifices les plus anciens, remonterait au début du IVe siècle, comme l’atteste son autel marqué par des rigoles permettant l’écoulement du sang des sacrifices.  On comprend que ces autels, dont on peut voir de nombreux vestiges en Syrie, aient été interdits par le Concile de Nicée en 325.

Un obus est tombé sur la coupole du couvent au cours des combats que se sont livrés les rebelles du front al-Nosra et les soldats de l’armée régulière syrienne. Comme on peut s’y attendre en de pareilles circonstances, les combattants se font pilleurs au passage et de nombreuses icônes ont été enlevées ou détruites.

Maaloula, vestige du paléo christianisme, vit dans la peur des voyous qui rôdent et de la mort qu'ils sèment.

 

Gérard LEROY, le 15 août 2014