Madeleine Barot, une vie engagée, au cœur de l'histoire (1)

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Pour mes amis de la Conférence mondiale des Religions pour la Paix

À la veille de la seconde guerre mondiale, et au moment même où elle se pose la question de la poursuite des études de théologie, Madeleine Barot réussit au prestigieux concours d’archiviste-bibliothécaire, carrière qu’elle embrasse à l’école française de Rome.

La vie à l’ambassade de France introduit aux réceptions, soit à la Villa Médicis, soit au Palais Farnèse, mais aussi dans l’univers du Vatican.

Un jour de 1938 Madeleine Barot est invitée, en compagnie d’une cinquantaine de personnes, à une audience privée du pape, Pie XI en ce temps-là. Le groupe des invités, certains accompagnés de proches autorisés, attend sagement, derrière une balustrade dorée, l’arrivée du pontife.

 Précédé de chambellans et de porteurs d’éventails traditionnels, juché sur une sedia pontificale portée par quatre gardes suisses, le pape fait son entrée. On le descend pour l'asseoir sur son trône d’où il prononce, en latin, un discours à de jeunes mariés. Madeleine est là, attentive. Le discours terminé le pape quitte l’estrade et s’approche des invités en vue de les saluer paternellement, lorsqu’une fillette, contrariée de ne pas voir le pape, se faufile derrière Madeleine. Emportée par son élan la fillette plonge sur le parquet, glisse jusqu’aux pieds du pape, le culbute. Patatras, voilà le pape à terre ! Les chambellans se précipitent sur lui, les auditeurs sont pétrifiés. Le pape se relève, s’adresse à Madeleine, qui a récupéré l'enfant : “C’est votre fille ?”. “Non, répond Madeleine, émue de ce qui est arrivé, c’est une petite de par-derrière...” Or, avoir un enfant “de par derrière” c’est, en italien vulgaire, signifier que l’enfant est le fruit d’un amour hors mariage ! Madeleine, se rendant compte après coup de l’ambiguité de son expression, est toute confuse. Le pape pose alors sa main sur la tête de Madeleine en signe de bénédiction. Le soir même, la presse italienne tout entière titre : “Le pape donne sa bénédiction à une prostituée !” La photo est tout à fait nette; on reconnaît parfaitement Madeleine Barot. Des journaux français relaient l’information. Autour de Madeleine le personnel de l’ambassade reste discret là-dessus. Diplomatie oblige !

Monique Chaurand et Madeleine Barot se sont connues un peu avant la guerre dans un de ces mouvements de jeunesse protestante. Lorsque Monique se rend au Chambon-sur-Lignon, en 1942, c’est pour rejoindre Madeleine, jeune femme de 33 ans qui se mobilise pour aider les clandestins, juifs ou résistants, dans leur fuite vers la Suisse. Dans ce village de Haute-Loire, Madeleine vient d’ouvrir un refuge de transit capable d’accueillir 60 personnes, nourries grâce à la généreuse et discrète solidarité des fermiers sollicités. Madeleine tient aussi à ce qu’on assure une permanence pour recueillir au téléphone les messages codés. “Deux anciens testaments sont arrivés”, s'entend-on annoncer, cela veut dire que deux enfants juifs attendent à la gare qu’on dépêche quelqu'un pour les recueillir.

Ces jeunes protestantes participent alors, en plein cœur de la guerre, aux premières tâches que s’était donnée la Cimade, Comité Inter Mouvements Auprès Des Évacués —, association créée en septembre 1939, d’abord pour faciliter l’installation des populations alsacienne et lorraine que le gouvernement français avait décidé d’éloigner de la ligne Maginot; la mention de service œcuménique d’entraide a été ajoutée par la suite. Ces populations civiles déplacées se comptent alors 60000 en Haute-Vienne, 70000 en Dordogne, et encore 30000 dans les Landes. Leurs conditions de vie effroyables ayant alerté la Fédération protestante, celle-ci appelle les jeunes protestants à apporter leur soutien et demande à Madeleine Barot d’assurer le premier Secrétariat général du Comité Intermouvement auprès des évacués. La Cimade est née. Efficace. Organisée. Des équipiers s’installent en province, la première équipe à Périgueux. Les jeunes volontaires encadrent les activités des enfants, se réunissent, prennent en charge le travail d’évangélisation.

Madeleine Barot est appelée à visiter le camp de Gurs, près de Pau, où 20000 réfugiés vivent dans les ténèbres, le froid et la faim, où arrivent chaque jour de nouveaux contingents de réfugiés politiques destinés à être livrés aux autorités allemandes, où naissent et meurent des enfants. Plus de 7000 juifs sont attendus à Gurs. Les équipières de la Cimade partagent le sort des réfugiés, en s’installant dans leur baraques, apportant une aide matérielle et spirituelle. L'idée vient à Madeleine que l'on pourrait au moins apporter de la layette pour les bébés à naître. Alors, avec un paquet sous le bras, elle se présente à la porte du camp. "Nous comprenons bien qu'un camp militaire n'est pas équipé pour s'occuper des bébés et des enfants. Voici au moins de la layette, si cela peut vous aider..." Et le commandant, reconnaissant, d'avouer : "Je n'ai pas même une infirmière; je ne sais plus où m'adresser." Madeleine lui réplique sans hésiter : "Une infirmière bénévole, nous pouvons en trouver une." "D'accord".

À partir de ce moment la Cimade peut entrer dans les camps. La Cimade est présente à Argelès sur mer, à Rivesaltes, à Nîmes, d’où elle organise les premières filières d’évasion, fournit des faux-papiers, en priorité pour les enfants.

Rivesaltes, entre le 4 août et la fin octobre 1942, devient un des centres de la Zone Sud où sont prélevés les juifs que Vichy a promis à l'Allemagne. À Rivesaltes comme à Gurs, on remplit à ras bord les wagons. Ces wagons s'arrêtaient à Vénissieux, gare de triage de Lyon; là les déportés sont regroupés avant le dernier interminable voyage. Madeleine sait qu’elle ne peut agir que dans les camps, avant le départ, afin d'arracher un certain nombre de personnes aux wagons qui conduisent à la mort.
Mais il faut agir vite.

Dans la nuit du 20 août 1942, en coupant l'électricité dans toute la région, l’équipe de la Cimade plonge la gare de Vénissieux dans la nuit pendant deux heures, temps nécessaire à la réparation. Les déportés dans leur baraque sont subitement plongés dans le noir. Madeleine et ses équipiers franchissent alors les barbelés et les voici, munis de lampes électriques dans ces baraques bondées : spectacle horrible. Les gens sont assis par terre avec leur baluchon, épuisés, sales, inquiets, hébétés. On leur propose de confier par écrit leur enfant au Cardinal Gerlier, à Lyon. On leur dit : "Pour  les retrouver au retour..." Beaucoup pensent qu'ils ne reviendront pas. Peu avant le rétablissement de l'électricité les équipiers auront réussi à emmener 84 enfants vers les autobus qui les attendent.

Partager avec les victimes dans les camps, vivre en équipes, tel est le mode de vie des équipiers de la Cimade. “Nous avions manqué jusque là d'une réflexion théologique solide", confiera plus tard  Madeleine Barot, à destination de l'ensemble de l'Église, "une réflexion qui justifie l'action entreprise". “Qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions, déclare-t-elle, en prenant pour exemple des faits imputables au régime nazi. C'est l'humanité entière, chaque homme, qui doit savoir que le refus des lois de Dieu amène infailliblement à la mort. Cet avertissement que Dieu nous a donné à travers l'histoire de la seconde guerre, mais pas seulement à travers elle, doit faire trembler de crainte chaque nation, chacun de nous. C'est au jour le jour que le chrétien dans sa vie personnelle et dans la communion de son Église, doit inventer les formes de son obéissance, les formes de son amour envers ses frères. Face au chaos, pas de solution toute faite, mais une vie inspirée par l'Évangile de libération. La seule chose importante, c'est de révéler au monde cette vérité que Jésus est le seul Seigneur."

Au cours de ses 70 ans d’existence la Cimade n’a jamais suspendu son aide aux plus menacés, aux plus vulnérables, aux populations déplacées, notamment en Algérie, et naturellement aux immigrés. Elle est animée aujourd’hui par plus de 2000 bénévoles encadrés par un centaine de salariés, qui viennent en aide chaque année à plus d’un million de personnes.

 En 1980, le mémorial Yad Vashem  a décerné à Madeleine Barot le statut de juste parmi les nations, honorant les personnes qui, pendant le IIIe Reich, protégèrent, parfois au péril de leur vie, les juifs.

La foi de Madeleine, son sens du devoir et son intelligence l'ont amenée à de nombreuses responsabilités, au Conseil Oecuménique des Églises, à la Fédération protestante de France, à l'Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture.
C'est encore elle qui a crée, avec une catholique, Jacqueline Rougé, la section française de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, en 1986.

Madeleine Barot nous a quittés en décembre 1995. Elle avait 86 ans. Dans le temple protestant où l'on célébrait un office à son intention, une personnalité juive, réchappée du camp d'Auswitch, avait tenu à être présente : Simone Weil.

 

 

                                         Gérard LEROY

(1) nous devons au livre de André Jacques, Madeleine Barot, Cerf-Labor & Fides, paru en 1989, la plupart des informations rapportées ici.