Mille ans en Méditerranée

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Pour Michele REIG, en hommage amical

   Avant qu’Alexandre le Grand ne les conquiert, les pays autour de la Méditerranée n’avaient évidemment pas la configuration qu’on leur connaît aujourd’hui. L’ensemble se présente comme une émiettement d’entités politiques et culturelles, laissant au vaste Empire Perse d’occuper la plus grande partie de la rive orientale, du Bosphore à la Libye. À l’ouest, Carthage domine de l’Espagne à la Sicile tandis que Rome n’est encore qu’une petite puissance locale.

Au IIIe siècle avant notre ère, le paysage culturel subit de grandes transformations en conséquence du bouleversement politique, et particulièrement à partir de l’expédition qu’Alexandre a menée contre les Perses avant 330. Sa domination s’étend de la Mer Égée jusqu’à l’Indus mais tout cet espace se fragmente à la mort d’Alexandre en 323 et passe aux mains de quelques uns de ses généraux.

L’espace politique reste cependant dominé par les Grecs et les Macédoniens, et assez perméable aux influences culturelles et favorable aux nouveaux échanges économiques. Ainsi, la langue grecque allait-elle prendre le dessus et l’hellénisme séduire les élites, puis les peuples. On sait que les juifs restés à Babylone après la libération de l’exil par Cyrus, avaient finalement oublié leur hébreu, ce qui avait conduit leurs coreligionnaires d’Alexandrie à traduire en Grec le texte hébreu de la Bible à leur intention. L’araméen et l’arabe résistaient assez bien, voire prospéraient.

La Méditerranée orientale se constitue alors en un vaste espace hellénisé, tandis que l’occident connaît pas mal de bouleversements politiques et culturels. Rome et Carthage se chamaillent, la Sicile devient province romaine, en 241 B.C, l’Espagne est conquise en partie, et

Carthage finit par se soumettre et permettre à Rome de créer la province d’Afrique. 

Au IIe siècle avant notre ère, Rome consolide ses liens avec les Grecs en Campanie,

en Italie du sud, et en Sicile.

La Grèce est divisée, balkanisée, morcelée en une pléiade de cités-États grandes comme un département. La Grèce est un véritable champ de batailles avant l’arrivée des Romains. Peu à peu toute la Méditerranée se présente comme un ensemble de provinces romaines, comptant une partie de l’Asie, Cyrène, la Bithynie, la Syrie, la Gaule chevelue. Tiberius, le père de Tibère, questeur de César, qui a commandé sa flotte pendant la guerre d’Alexandrie et contribué grandement à la victoire, reçoit de César, en récompense, la nomination de pontife à la place de P. Scipion, et la mission de créer des colonies en Gaule, entre autres celles de Narbonne et d’Arles.

Quand l’Empereur Auguste (27 B.C. - 14 A.C.), après la bataille d’Actium qu’il remporte sur Antoine et Cléopâtre, entre à Alexandrie, Rome domine tous les rivages de la Méditerranée.  

La Grèce conquise a conquis son vainqueur. Tant et si bien que, hellénisée, Rome va helléniser le monde. Ce que veulent apporter les Romains, c’est une paix durable, là où les luttes de pouvoir avaient fait des ravages.

Le Romain n’est pas, comme on le croit trop souvent, le soudard botté et casqué passant le plus clair de son temps sur les champs de bataille, et qui se fait vomir à ses moments perdus dans un lupanar. Le Romain est un homme pourvu d’intelligence et épris de culture, en quête d’une tradition qui le fasse éternel. 

La bonne société romaine, éprise de curiosité pour les choses de l’esprit, honore ses philosophes. De nombreuses familles, et pas seulement les gens des beaux quartiers, prennent à demeure un philosophe, souvent grec ou d’Asie mineure, pour éduquer leur fils. Les Romains se piquent de philosophie. Elle est présente partout, au palais, au Sénat, dans les rues. On se préoccupe de métaphysique, et de morale. 

Avec Auguste on entre dans une période qu’on peut appeler la civilisation gréco-romaine. L’Empire est bilingue, grec à l’Orient, latin à l’Occident. La culture est grecque mais offre des incursions. Ainsi se passionne-t-on pour les jeux du cirque ou de l’amphithéâtre. Se développe alors une véritable unité de civilisation dans l’ensemble de l’empire. Le prestige des maîtres favorise l’étendue de la culture à tout le monde. Des rives de l’Euphrate jusqu’à l’Écosse “le vêtement, le goût pour le vin et l’huile d’olive, l’usage des thermes, le décor urbain, la vénération pour les dieux, tout contribue à donner l’apparence d’une civilisation unique.” 

Les juifs, longtemps confinés à un petit secteur oriental, privés du Temple depuis la révolte de 70 maîtrisée par Titus, forment des communautés en Asie mineure, en Grèce, en Gaule, en Afrique. Ils ont appris à vivre au milieu des païens et s’adaptent aux situations. 

C’est à cette époque que se développe la secte de Jésus. Née dans une Judée hellénisée, elle fait rapidement des adeptes à Antioche, à Lyon, à Carthage, à Alexandrie, en Cappadoce, à Constantinople. Elle subira bien des persécutions jusqu’à ce que l’empereur Constantin reconnaisse le christianisme. C’était au début du IVe siècle. 

Les Parthes d’abord, puis les Perses sassanides, se montrent de plus en plus agressifs à partir des années 180. Rome doit accueillir, contenir ou repousser les “barbares”. À partir de l’empereur Commode tous s’épuiseront à lutter sur tous les fronts. Rome s’y ruine. La tétrarchie mise en place par l’empereur Dioclétien (284-305) aboutit à terme à un partage territorial de l’empire. Après la mort de Théodose en 395, l’Empire se partage en deux. C’en est fait de l’unité réalisée depuis Constantin. L’empire d’occident est aux mains des barbares et renvoie en orient les insignes de son pouvoir, à Constantinople précisément, la nouvelle Rome inaugurée par Constantin en 330. L’ancienne Byzance, est appelée à devenir le siège d’un pouvoir qu’on a longtemps cru universel.

Quant à la Méditerranée occidentale elle se fragmente en royaumes multiples, appartenant aux Vandales, aux Wisigoths, aux Lombards, aux Ostrogoths etc. 

La culture grecque s’éloigne. Les chrétiens se déchirent autour de débats théologiques sans fin. Les efforts des empereurs visant une foi unique par le moyen de conciles qu’ils convoquent n’y fait rien. Des hérésies perdurent ou se renforcent. Les cités ou même les provinces s’affrontent. Les Perses sassanides étendent leur pouvoir, lorsque surgit une nouvelle religion, l’islam, dont les premières armées se présentent aux portes de l’ “empire byzantin”, aussitôt après la mort du prophète Mahomet en 632. En moins d’un siècle le monde méditerranéen se trouve bouleversé. Les victoires musulmanes se succèdent. Jérusalem est prise en 638, Alexandrie en 646, l’Afrique en 715. 

La Méditerranée avait été auparavant partagée par une ligne verticale partageant l’Occident latin et l’Orient grec. La voilà coupée désormais selon un axe est-ouest, ses rivages méridionaux obéissant à un même pouvoir, le califat omeyyade établi à Damas depuis 661.

L’expansion de l’islam, favorisée par les forces militaires musulmanes et une stratégie politique somme toute discriminatoire, porte en germe d’autres changements qui auront une incidence forte sur le cours de l’histoire moderne.

 

Gérard LEROY, le 18 octobre 2014