Nicée : Maternité de la foi chrétienne

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À mes amis avec lesquels j'ai plaisir à partager les Soirées théologiques

 

Imaginez-vous rencontrer au détour des rues ou tout simplement au cœur de nos mondanités, des amis carreleur, médecin, couturière, ou pianiste, s’interroger sur les qualités de Dieu ? C’est pourtant bien ce à quoi on avait coutume d’assister à Constantinople au cours des quatre ou cinq premiers siècles. On sait cela par Grégoire de Nysse, ce théologien chrétien d’Orient, évêque de tout le diocèse du Pont, qui jouera un grand rôle en 381, au concile de Constantinople (1). Grégoire de Nysse nous dit ceci : “Tous les lieux de la ville sont remplis de tels propos... Si tu demandes au changeur le cours de la monnaie, il te répond par une dissertation sur l’Engendré, l’Inengendré... Je ne sais de quel nom il faut nommer ce mal, de la frénésie ou de la rage.”

 

On serait bien surpris, aujourd’hui, d’entendre des gens se disputer pour des questions de dogme !

 

Pourtant, au terme des quatre premiers Conciles comme après Vatican II, c’est bien la même foi qui anime les chrétiens. Peut-on, sans risquer de s’exclure de la communauté croyante, prétendre avoir son petit credo à soi ? Non. Car la foi chrétienne s’exprime dans l’intégralité du Credo et se nourrit de chacune de ses affirmations nécessaire au corpus indivis. Hier, comme aujpourd’hui, l’unité de l’Église se fonde sur l’unité dans la foi commune.

Il y eut des fractures dans la chrétienté, certes. Dès les débuts de l’Église. Parfois à cause de malentendus liés à la langue. Les mots utilisés à Rome ou à Lyon n’avaient pas le même sens qu’à Antioche ou à Constantinople. Et quand il s’agissait de réflechir au concept de personne, en abordant le thème de la Trinité par exemple, on imagine les malentendus ! Pour les uns, les orientaux, la personne c’est l’individu, avec sa raison, sa capacité de juger, ses droits, ses devoirs dans la société à laquelle il participe; tandis que pour le latin, le mot persona désigne le masque de théâtre à travers lequel passe le son pour l’amplifier. À cette difficulté ajoutons les facteurs politiques et culturels qui intervenaient aussi dans la définition des dogmes. On conçoit que le Credo n’ait pas été confectionné en un  jour.

 


La question de départ

La grande question à l’origine des premiers grands Conciles, nous la connaissons : "Ce Christ, dont nous avons tant entendu parler, tellement homme, peut-il être autre chose qu’un homme ? Mais aussi tellement autre, singulier, déroutant, extraordinaire, se peut-il qu’il ne soit qu’un homme ?" Allait-on reconnaître que le Christ était vraiment Dieu ? Ou fallait-il lui reconnaître un statut intermédiare entre Dieu et l’homme ?

La nécessité de parvenir à préciser ce sujet débattu par tout le monde se fait de plus en plus sentir et notamment à partir du début du IVe s, où les langues se délient, libérées par l’Édit de Milan  qui, en 313, impose le respect de la liberté de la religion dans tout l’Empire et qui, par conséquent, met fin aux persécutions. Théodose, un demi-siècle plus tard, enfonce le clou en instaurant un État chrétien, qu’il proclame voulu de Dieu. Les choses vont dès lors très vite. Le culte païen est interdit, à Rome puis dans tout l’Empire en 392. Du coup les Jeux olympiques célébrés en 394 avec tout le decorum cultuel païen que l’on devine, vont être interdits à leur tour.

Si l’on porte, au cours de ces premiers siècles, de plus en plus d'hypothèses sur la nature du Christ, la diversité des courants met en péril l’unité de la chrétienté. Il y a d’abord le courant en tête duquel se trouve Arius, prêtre d’Alexandrie, qui enseigne en ce début du IVe s. sur les rapports du Père et du Fils d’une manière qui relativise le Fils, ce que contestent beaucoup d’autres chrétiens. Arius insiste sur un monothéisme strict, professe que Dieu est inengendré, éternel, sans commencement. Jusque là tout va bien. Mais la controverse éclate quand il prétend que Dieu est seul à posséder l’immortalité et qu’en conséquence le Fils créé n’est pas éternel et doit être placé dans une position secondaire par rapport au Père.

Malgré la condamnation par son évêque, Arius s’entête, à la faveur du soutien que lui apportent ses fidèles d’Alexandrie aidés par quelques évêques des Églises d’Orient.

La querelle sur la divinité du Christ est lancée. Une partie de bras de fer s’annonce entre l’arianisme et le christianisme au bord de la déstabilisation.

 

Nicée

En 325 l'Empereur romain Constantin Ier achève d’étendre son pouvoir sur l’Orient. Il vient en effet de réunir l'Empire romain après avoir vaincu Licinius. Les dissensions au sein du christianisme sont nombreuses. Soucieux de maîtriser les querelles doctrinales Constantin convoque le concile œcuménique à Nicée, au Nord-Ouest de l’Asie Mineure, à quelques kilomètres de la Mer Égée. Un concile œcuménique, cela signifie que toutes les Églises sont réunies. En effet, chaque patriarcat étant indépendant dispose de son propre magistère, en sorte qu'un excommunié dans un patriarcat peut faire lever son excommunication dans le patriarcat voisin, ce qui ne manque pas de se faire. Les sièges patriarcaux sont alors à Rome, Alexandrie, Antioche, et Jérusalem.

Il s’agit pour Constantin de rétablir la paix religieuse et de construire l'unité de l'Église, et sans doute aussi de parvenir à ses fins politiques. À Nicée, presque toutes les tendances du christianisme sont représentées. Les persécutions de Dioclétien ou de Licinius ont laissé des traces et certains évêques portent encore la marque des tortures infligées par ces augustes empereurs ou césars.

Pour ce premier Concile œcuménique tous les évêques sont invités. En réalité, sur 318 évêques présents, on ne compte que 5 évêques Occidentaux. Soit que l’Occident ignore encore la controverse, soit que la majorité des Occidentaux n’en voit pas l’intérêt.

Il y a pourtant du pain sur la planche pour l’Église de cette époque.

 

On a évoqué les Ariens, disciples d’Arius, qui nient la divinité du Verbe et de l’Esprit. Mais il faut encore affronter le donatisme (du nom d’un évêque berbère, Donat), qui divise l’Église africaine, qui refuse de reconnaître la validité d’un sacrement administré par un ministre indigne, en l’occurrence l’évêque de Carthage accusé d'avoir livré des objets religieux pour échapper aux persécutions. On a aussi affaire au courant docétiste, qui n’attribue au Christ qu’une apparence humaine et nie la réalité de son Incarnation. Il faut affronter les subordinatianistes, disciples de l’Égyptien Origène, futur père de l’exégèse bliblique et futur Père de l’Église. Ces disciples placent le Verbe secondaire, comme l’Esprit, en les subordonnant à Dieu. Il faudra le Concile de Constantinople (381) pour affirmer la divinité du Saint Esprit (2)  et déposer le patriarche Nestorius, de Contantinople, qui niait que Marie fût mère de Dieu. Il faudra le Concile de Chalcédoine (oct-nov 451), dernier des quatre Conciles ocuméniques, pour condamner la doctrine d’un pieux moine de Constantinople, Eutychès, pour qui l’humanité de Jésus se perd dans sa nature divine “comme une goutte de miel se dilue dans la mer”. Tous les tenants d’une seule nature du Christ seront pour cela appelés “monophysites”.

 

On comprend que le travail des Pères de l’Église ait réclamé du temps.

 

 

Qu’est-ce que c’est qu’être “Père de l’Église” ?

 

Sous ce nom on désigne des penseurs ayant vécu dans les premiers siècles de notre ère, dont l’enseignement, qui développe celui des apôtres, a été reconnu par l’Église. Ce sont pour la plupart des évêques. Ils mettent en place les premières méthodes d’exégèse, élaborent les concepts de Trinité, d’Incarnation, et organisent la liturgie, l’administration des sacrements, la catéchèse.
On reconnaît les Pères de l’Église aux faits qu’ils appartiennent aux premiers siècles chrétiens, qu’ils sont reconnus pour leur sainteté, et qu’enfin leur enseignement est approuvé par tous ceux —qu’on appelle l’Église— qui adhèrent aux articles de foi définis qu’on appelle des dogmes.

 

 

Qui sont-ils, ces Pères de l’Église?

 

On les classe en trois périodes de l’histoire.


Première période : les Pères anté-nicéens, dits aussi “apostoliques” car ils ont connu les apôtres. Parmi eux on trouve Clément de Rome († 101), Ignace d'Antioche († entre 105 et 135), Polycarpe de Smyrne († entre 155 et 167). Au IIe siècle on a affaire à ceux qu’on appelle les Pères "apologistes", comme Justin de Rome († 165), qui n’ont pas connu les apôtres mais qui se donnent pour mission de défendre le christianisme devant leurs contemporains, ainsi que de confondre les hérésies, notamment la gnose, marcionite (3)  et docétiste. La gnose est un mouvement  né d’une spéculation gratuite, proposant le salut par la connaissance de vérités cachées sur Dieu, sur le monde, sur l’homme. Ce combat contre la gnose fut mené par saint Hyppolyte de Rome († 235) et saint Irénée de Lyon (140-208), disciple de Polycarpe, lequel avait connu saint Jean l’évangéliste.

 

Dès la fin du IIe siècle un texte liturgique cite une profession de foi trinitaire qui explicite le passage de l’Évangile de Matthieu : “Allez, faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit”. (Mt 28, 19). De la sorte, dès la fin du IIe siècle, les affirmations christologiques et trinitaires sont formelles.

 

Au IIIe siècle on assiste à un véritable approfondissement de la pensée chrétienne autour de l’école d’Alexandrie, avec Clément d’Alexandrie (on perd sa trace vers 202), Origène († 254), de culture grecque, et Tertullien († après 220), Cyprien de Carthage († 258) ou le latin Lactance († v. 325).

 

 

La deuxième périoden c’est celle de “l’âge d’or de la patristique”, qui va de 325 jusqu’au Concile de Chalcédoine en 451, en passant par le deuxième Concile de Constantinople en 381), puis celui d’Éphèse en 431. On trouve dans cette période ceux qui ont combattu l’arianisme, comme Cyrille de Jérusalem († 387), Athanase d’Alexandrie († 373), Hilaire de Poitiers († 367), Ambroise de Milan († 394), mais aussi  les pères de Cappadoce comme Basile de Césarée († 379), Grégoire de Nysse († 394) son frère, et le patriarche de Constantinople Jean Chrysostome († 407). Les Pères grecs sont représentés, entre autres, par Cyrille d’Alexandrie (†444), les latins par Jérôme († 420), Augustin d’Hippone († 430), les syriens par Éphrem († 379), ou Théodore de Mopsueste († 428).

 

 

La troisième période s'ouvre après le Concile de Chalcédoine qui clôt les grandes querelles théologiques autour de la personne du Christ. L'occupent principalement le moine byzantin Maxime le Confesseur († 662), Jean Damascène († 749), Grégoire de Grand († 604) chez les latins.

 

 

Tous ces gens ont puisé dans la Parole de Dieu l’approfondissement de la connaissance du Christ. Saint Ambroise évêque de Milan, au IVe siècle, rappelle que les dogmes (artciles de foi) ainsi énoncés sont bien la foi prêchée au début de l’Église par les apôtres.

 

 

Le Concile de Nicée

 

Les quelques trois cents évêques présents à Nicée parviennent à se mettre d'accord sur plusieurs points. D’abord le concile reconnaît la prééminence du siège d'Alexandrie sur toutes les Églises d'Égypte et de Libye et fait donc d’Alexandrie le siègle d’un patriarcat indépendant de Rome, d’Antioche ou de Jérusalem.

 

 

Le Concile crée la notion de confession de foi et étend la validité de l'excommunication au-delà de ce qu'on désigne du nom de diocèse, nom donné par Dioclétien au regroupement de ses provinces.

 

 

La rédaction du Credo ne se réalise pas sans heurts. L’empereur doit menacer quatorze récalcitrants. Trois restent fidèles à leurs conceptions, dont Arius. Ils sont excommuniés.

 

 

Ce Credo proclame l’égalité des trois personnes de la Trinité. Les Pères affirment aussi l’Incarnation du Christ, et donc la double nature —divine et humaine— de sa personne, soulignant l’originalité fondamentale du christianisme : la foi au Fils de Dieu fait homme. Les autres articles concernent la resurrection, le jugement dernier et l’universalité —la "catholicité”— de l’Église apostolique.

 

 

La confession de foi promulguée au Concile de Nicée, dite "d'Athanase", sera appelée au Concile de Constantinople « Symbole de Nicée-Constantinople » ou « Credo ». Le Credo promulgue le dogme du Fils consubstantiel au Père, Homoousios, et non de substance semblable, Homoiousios. Un “i”, en grec un “iota”, ajouté au second concept le distingue du premier. Pour être conforme au Concile il ne faut pas rajouter un iota (à Homoousios). De là vient l’expression.

 

 

Il faudra plus que le temps d’un Concile pour que les controverses sur la Trinité s’estompent.

 

 

Ne nous méprenons pas sur les dimensions de ces controverses qui vont occuper tout le IVe siècle. C’est un débat de théologiens. La question reste assez douloureuse  —Jésus : homme ? Ou Dieu ? C’est à cause de la persistance de cette question que les Pères se retrouveront à Éphèse (en 431), en Asie Mineure, puis à Chalcédoine vingt ans plus tard, sur le Bosphore, en face de Constantinople.

 

 

Après ces quatre Conciles œcuméniques

 

Les communautés deviennent indépendantes, copte, syrienne, arménienne, avec leur tradition propre, et leurs rites propres. À partir du Ve-VIe siècle le Credo devient la base de doctrine officielle de l’Église.Tandis que l’Orient se déchire en de multples querelles, l’Occident affiche son orthodoxie fidèle aux Conciles de Nicée et de Chalcédoine. Le passage de peuples barbares à l’arianisme renforce le rejet de l’hérésie. La conversion de Clovis fera autant pour l’Église romaine que Constantin fit pour les premières communautés chrétiennes de Rome et de l’Empire. À partir de ce moment-là, ce ne sont plus les débats christologiques qui animent l’Église, mais la dialectique du libre-arbitre et de la grâce, mise en évidence par Augustin (4). Un débat qui, en ce Ve siècle, ne fait que commencer.

 

 

Gérard LEROY

 

  • (1) convoqué contre l'arianisme, et donc contre le nouvel évêque de Constantinople. Ce Concile, s'attaquant à ceux qui niaient la divinité de l'Esprit Saint, ajouta à la profession de foi de Nicée, à propos de l'Esprit saint : "Seigneur et donnant la vie, procédant du Père, devant être co-adoré et co-glorifié avec le Père et le Fils ; Qui parla par les prophètes".
  • (2) À propos du Filioque, le saint empereur Henri II, le bavarois, † en 1024, avait demandé pour la messe de son couronnement que fût précisé dans le credo que le Saint Esprit procédait du Père et du Fils (Filioque). Le pape avait accepté. Voilà qui n’est tout de même pas nouveau. Dès 589, un roi wisigoth, puis Charlemagne l’avaient introduit. Mais comme cette explicitation ne figure pas dans le symbole de Nicée-Constantinople, les Orientaux se sont opposés à ce qu’ils considèrent comme une addition.
  • (3) Le marcionisme est une doctrine dont l’auteur —chef d’une Église hétérodoxe au milieu du IIe s. à Rome— opposait le Créateur révélé par l’Ancien Testament et le Dieu bon révélé dans le Nouveau Testament. Marcion en déduisait une christologie docétiste, venant à nier la réalité de l’Incarnation en n’attribuant au Christ qu’une apparence virtuelle. Le marcionisme avait été combattu, aux IIe et IIIe siècles, par saint Justin, saint Irénée, Tertullien etc.
  • (4) Pour Saint-Augustin (354 - 430) la liberté n’a pas un sens politique mais spirituel, et individuel. L’homme libre est celui qui accède au libre-arbitre, i.e. qui passe du statut de ne pas pouvoir pécher à celui de pouvoir ne pas pécher (libero arbitrario).