Le Père prodigue (Lc 16, 1-32)

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Pour Bertrand Jacquier, que j'embrasse

   Regardons le père, seulement le père. Rembrandt l’a planté au seuil des rives du chagrin, dans l’attente désespérée d’un retour de son fils. Il tient. Comme un roc que l’espérance a rendu indestructible.

D’où qu’il revienne, ce fils débauché, il sera là, le père, pour accueillir, à “perdre cœur” ! Orphelin de son fils, dévasté par une aussi longue absence, le voici prêt à tendre ses bras vers celui  qui lui a tant manqué. L’attente désespérée est rompue, comme prise au dépourvu. L’attente nous féconde. La possession nous tue. 

L’agenouillement du fils symbolise la remise de soi à. Le fils enfouit sa tête contre le torse, que dis-je le torse, le ventre de son père, comme s’il retournait à l’origine dont il avait “osé” se détourner. Tous deux vont s’écrouler, dit la parabole de Jésus. Et le père va couvrir de baisers son fils retrouvé. À la façon du centurion romain qui retenait Jésus pour n’être pas digne de le recevoir en sa maison, le fils avoue : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.” Et pour toute réponse le père étreint son fils. Et se tournant vers ses serviteurs, il les envoie chercher de quoi l’habiller, du “plus beau vêtement”, de le parer d’une “bague au doigt et de sandales aux pieds”. On ne s’en va pas faire la fête en vieilles fripes, encore moins en haillons. Ce fils doit ressembler au fils, pas à un errant. “Mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie” . La fête peut commencer.

Le visage du père, raviné, ravagé, le voilà tout-à-coup purifié, trans-figuré, passé de la décrépitude à la joie, à une sorte de mélodie intérieure que la restitution du fils restitue à lui-même. 

On dit d’un vieux qu’il est vouté : ça pèse, les épaules, sur un homme. Leur courbure épouse celle de l’arc roman, que rappellent les tympans des églises romanes. Écrin de la nouvelle et définitive naissance. “Mon fils était mort et il revient à la vie...” Image où peut se lire l’engendrement mutuel du père et du fils. Leurs mains sont comme le signe de deux cœurs accordés. En elles, très lentement, s’abolit la détresse, s’accomplit la tendresse.

Les vrais, les seuls regards d’amour sont ceux qui nous espèrent. Notre vrai visage nous attend dans la tendresse de Dieu.

Gérard LEROY, l15 mars 2016