Par quoi est fondée la dignité de l'embryon ? Au principe de la position du Vatican

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Pour Fabien et Stella, avec mes vœux affectueux

Qu’est-ce qui fonde la dignité de ce que les croyants appellent le "presque tout", que les scientifiques appellent le "presque rien" désigné communément par le terme dl’embryon ?

Le document Dignitas personæ tente de justifier la dignité de l’embryon à la fois à la lumière de la raison (se rapportant à la loi naturelle) et à celle de la foi. Ce document en arrive à dire que “la réalité de l’être humain tout au long de son existence avant et après sa naissance, ne permet d’affirmer ni un changement de nature, ni une gradation de la valeur morale car il possède une pleine qualification anthropologique et éthique”.

Ce document s’oppose à la Fécondation In Vitro (FIV), même si l’opération use des gamètes de l’époux. L’interdiction résulte d’abord de ce que ce type de fécondation entraîne la destruction d’embryons surnuméraires, mais aussi parce que la fécondation in vitro dissocie la procréation de l’acte conjugal. Ce document s’oppose ausi au diagnostic préimplantatoire (DPI) en ce que le DPI “vise en réalité une sélection qualitative avec pour conséquence la destruction d’embryons”. Et se penchant sur cette destruction le document refuse la voie à l’adoption prénatale (que préconisent certaines associations catholiques), constatant que “des milliers d’embryons en état d’abandon traduisent une situation d’injustice qui est, de fait, irréparable”. La Congrégation pour la doctrine de la foi souligne la contradiction qu’il y a, en ce que la recherche se veut au service de l’humanité et finit par opter pour la suppression de vies humaines, lesquelles, reconnaît la Congrégation, “ont une égale dignité par rapport aux autres personnes humaines”. Tout est là.

Notons que Dignitas personæ encourage la thérapie génique lorsque celle-ci ne modifie pas le patrimoine génétique à transmettre.

Certains catholiques suivent le Magistère, d’autres sont en désaccord, et en arrivent à entrer dans une démarche intellectuelle et spirituelle s’appuyant sur la conscience de chacun.

L’embryon est-il une personne ? Mgr Fisichella, président de l’Académie pontificale pour la vie, reconnaît qu’ “on ne peut aller jusqu’à reconnaître explicitement à l’embryon le statut même de personne”, “car, dit-il, cela ferait entrer dans un champ de conséquences juridiques trop importantes”.

Si nous sommes dans l’impossibilité d'établir le statut de l'embryon, alors nous sommes dans une situation aporétique et nous sommes conduits à un respect humble et silencieux d’un phénomène humain dont on est dans l’incapacité de s’accorder sur le concept.

Quand nous disons que l’embryon est une personne, nous partons d’un présupposé qui s’appuie sur le principe d’identité d’Aristote, lequel a été repris par Thomas d’Aquin que l’Église a désigné comme le docteur auquel allait se référer sa doctrine en toutes choses.

Aristote part du principe suivant. Toute chose est ce qu’elle est et n’est pas ce qu’elle n’est pas. Certes. Mais tout ce qui est, ici et maintenant, peut ne pas être tout à fait identique demain à ce qu’il est aujourd’hui. Les êtres, surtout les êtres vivants, changent. Or, quand nous affirmons que toute chose est ce qu’elle est, n’apparaît nullement la disposition de l’être à changer, à ne plus être ce que nous avons considéré qu’il était.

Le principe d’identité semble indiquer la permanence, l’immuabilité de l’être. Il s’agit donc de savoir si il y a vraiment contradiction entre la notion d’être que traduit le principe d’identité, et le changement, fait universel dont témoigne notre expérience. Nous fûmes enfants,  nous serons vieillards. La graine ou l’oignon que nous avons planté, sans qu’en l’observant de longues minutes nous nous apercevions de sa croissance ou de son épanouissement, est devenu plante ou fleur.

Que signifie le changement ? Que ce qui n’était pas est. Et que ce qui est n’était pas. Voilà qui remet en cause le principe d’identité. Certains, comme Parménide (Ve s. av. J.-C.), n’ont  pas hésité à nier le changement prétendant que ce n’est qu’une illusion, ceci pour préserver le principe d’identité, alors que son confrère Héraclite opte pour le changement aux dépens de l’identité de l’être.

Aristote met tout le monde d’accord. Il reconnaît la capacité de l’être à être autre chose que ce qu’il est, autre chose qu’il n’est pas encore, qui va advenir en rapport avec la nature de ce que l’être est. Ce qui est, et n’est pas encore, mais en capacité de devenir différent de ce qu’il est, c’est ce que Aristote appelle "l’être en puissance".

Que deviendra cet "être en puissance" ? Ce qu’il est en puissance d’être. Le gland n’est en puissance que de devenir chêne, et ne deviendra pas oursin ou vendeuse à la Samaritaine. Un chêne n’est chêne que d’avoir été gland. Une fois le changement accompli cet être est appelé "être en acte". L’enfant est en puissance de devenir adulte, l’adulte est adulte en acte. Le changement traduit simplement le passage de la puissance à l’acte.

Le monde est ainsi fait, d’êtres en devenir, imparfaits, d’autres en actes, avec des perfections toujours à acquérir. Les êtres sont toujours en puissance par rapport à une multitude de perfections à acquérir. Ils passent alors de la puissance à l’acte. Ils changent.

C’est donc bien du même être que l’on parle quand nous observons l’être en acte et l’être en puissance qu’il fut. De l’homme que nous sommes et de l’enfant que nous fûmes, c’est du même être qu’il s’agit. D’un être qui a grandi, qui s’est épanoui, qui a changé. C’est de cet homme qu’il s’agit qu’Heidegger n’hésitait pas à définir comme "projet au-devant de soi" et “être-pour-la-mort”.

 

 

Gérard LEROY