Ainsi parlait Platon aux rond-points

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Pour Gilles et Béa, en hommage amical

   Certains reconnaîtront l’emprunt du titre à ce classique de Nietzsche. À ceci près que l’existence de Zarathustra est moins sûre que celle de Platon, qui a connu des crises au moins aussi rudes que celles que nous traversons, et qui l’ont amené à ces questions.

Voudrait-on renverser l’État ? Mais l’État, nous rappelait Platon, n’est qu’un grossissement de l’individu. Ce sont les mêmes structures qui président à l’âme individuelle et à la Cité des hommes. De l'État et de l'individu, qu’est-ce qui fonde l’un et l’autre ? La réponse de Platon est tout entière dans son mythe du Phèdre. Lisons-le. Il y décrit un monde intelligible qu’aurait hanté l’homme dans une vie antérieure. L’attelage ailé du Phèdre (1), est tiré par deux chevaux, l’un blanc, beau, bon et docile, l’autre noir, fougueux, qui n’en fait qu’à sa tête et tire selon son humeur du moment. Tout le monde se reconnaît bien dans cet attelage. La tâche du cocher pris entre le blanc et le noir n’est pas aisée. Où va l’attelage humain, entre les pulsions, le cœur et la logique, la raison régulatrice nécessaire pour maintenir le cap ? Au cocher d’assigner un but et d’imposer la bonne allure (2).

Ce triumvirat de l’attelage fonde la société depuis des millénaires. Pour sortir de ce dilemme et gérer le plus harmonieusement possible la cité, Platon n’entrevoit comme capables que des gouvernants-philosophes.

Le désastre, cependant, menace toujours. Et Platon s’en explique, prétextant que l’attrait des honneurs est le mobile des dirigeants. La minorité de riches qui la dirigent versent alors dans la corruption et la Cité court tout droit vers l’oligarchie ploutocratique. La manière de faire de la politique, au coup par coup, mobilise alors pour des combats à la petite semaine, nourris par des passions oublieuses du Bien commun.

C’est par réaction contre cette oligarchie qu’advient la démocratie, définie comme l’application de l’égalité de tous devant un droit universel élaboré par les représentants élus du peuple. Chacun, par ce biais, peut s’exprimer, ayant a priori, et sur toutes choses —sur le juste et sur l’injuste, le vrai et le faux, le bien et le mal—,  son opinion, sa petite idée. Chacun voudrait que son idée soit universelle, et donc que la réalité y soit soumise. « Mon bien à moi, c’est le Bien; la Justice, c’est ma justice etc. » Animé donc de cette volonté viscérale de se donner comme norme, chacun impose ses vues, de façon dogmatique bien souvent, bref de toutes les manières qui lui sont bonnes. Chacun voyant midi à sa porte entend bien qu’il soit midi pour tout le monde. Et qu’on se le dise.

Progressivement les intérêts corporatistes se font entendre. Et voilà les élus contraints de ménager la chèvre et le chou plutôt que d’exiger la subordination de l’intérêt privé, parfois  capricieux, à l’intérêt commun. Le train de la démagogie est en marche. Les valeurs, qu’on croyait universelles et irréductibles, ne sont pas partout partagées. Certaines d’entre elles auxquelles la société s’est longtemps référée sont pulvérisées, écartées par les opérations de séduction nécessaires à la réélection. « L’élection est la gloire de la démocratie, écrivait J. Julliard, la réélection est le cancer qui la ronge » (3). Sans la vertu qui fait préférer les exigences de la vérité à celles de la réélection, la démocratie est dévoyée.

Tout cela interdit tout projet politique à portée universelle. De surcroît, la démocratie est infectée par ses propres sujets : tous en son nom se croient tout permis, et l’on retrouve le synoptique platonicien : l’anarchie s’ensuit, qui fatalement appelle à une reprise en mains musclée, et c’est la dictature qui s’en charge, avec son cortège de purges et d’exactions.

La volonté démocratique resurgit ici pour y mettre fin. La boucle est bouclée. Prête pour un nouveau cycle.

En France, le militantisme a pour objet l’extermination de l’adversaire plutôt que la recherche du Bien. L’idéal serait que l’État et les citoyens ne se laissent pas manipuler comme des marionnettes par les fils de fer des passions, mais qu’ils tissent la société avec les fils d’or de la Raison. La Raison, la voilà bien la loi suprême, la Règle, la Norme. Platon sait bien que sa construction de la République est une géniale utopie, qui n’existera jamais sous sa forme idéale. « L’État dont nous venons de tracer le plan, lui dit-on, n’existe que dans nos discours ; car il n’y en a en aucun lieu du monde. —Mais, répond Platon, il y en a peut-être un dans le ciel pour qui veut le contempler et régler sur lui son gouvernement particulier; au reste, que cet État soit réalisé quelque part ou qu’il soit encore à réaliser, peu importe : c’est de celui-là et de nul autre qu’il suivra les lois… » (4). Il ne faut pas attendre de la Cité qu’elle existe un jour sous la forme idéale décrite dans la République, mais qu’elle soit, comme le dit J.F. Revel, « une tête de pont de l’éternel dans le temporel ». Morale et politique platoniciennes ne se séparent jamais. Ce qui, hélas, se fait rare aujourd’hui.

 

Gérard LEROY, le 19 janvier 2018

1) Phèdre, 246a-249e.

2) L’évocation de l’âme humaine tripartite n’est pas sans rappeler la tension entrevue par S. Freud entre le ça et ses pulsions, censuré par le surmoi, créant une tension régulée par le moi.

3) Jacques Julliard, Le malheur français, Flammarion, 2005, p. 136

4) République, IX, 592 a-b.