Paul Ricœur : portrait

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En témoignage de gratitude au Pr Jean Greisch (*)

Ce penseur a tant apporté qu’il est aujourd’hui désigné par beaucoup de ses pairs comme le plus grand philosophe français depuis Descartes.

Né à Valence, dans la Drôme, orphelin de ses deux parents à l’âge de deux ans, il est envoyé avec sa sœur chez sa tante en Bretagne où il fait ses études. Il y enseignera ensuite, à Saint-Brieuc d’abord, à Lorient, puis à Rennes, avant la guerre.

Bénéficiant d’une bourse en tant que pupille de la nation, il vient à Paris en 1933 préparer l’agrégation de philosophie. Il fréquente alors Gabriel Marcel, chez qui il aime à se rendre chaque vendredi, 23 rue de Tournon, face au Sénat, et duquel il reçoit un enseignement socratique formateur. G. Marcel exigeait de ses étudiants qu’ils ne citent jamais d’auteur, mais partent plutôt d’expériences et réflechissent par eux-mêmes. Gabriel Marcel est la personne avec qui P. Ricœur a entretenu le rapport le plus profond, jusqu’à sa mort en 1973.

C’est au cours de la préparation à l’agrégation que Paul Ricœur découvre Karl Jaspers et commence à lire les Idées directrices pour une phénoménologie pure, de Husserl, qu’il traduira en cachette pendant sa captivité.

Marié en 1935 avec une amie d’enfance, il part enseigner à Colmar, où il fait la connaissance des instances du parti socialiste. Il penche alors vers un socialisme humaniste, qui s’oppose à l’anticléricalisme un peu sommaire du parti socialiste de cette époque.

Fait prisonnier en 1940, envoyé en captivité en Poméranie, il y restera 5 ans. À la libération Paris s’anime. Paris rêve, chante et festoie. Le quartier de Saint Germain-des-Prés accueille les artistes, les littéraires, ouvre ses boîtes de jazz. Ricœur reste en dehors des flonflons. Saint-Germain-des-Prés lui apparaît alors comme une fable superficielle, un phénomène de mode. Il enseigne à Chambon-sur-Lignon, dans les Cévennes, entre 1945 et 1948. Il y achève sa thèse sur la philosophie de la volonté. En 1946 il est élu au CNRS, et termine la traduction d’ Ideen I d’Husserl.

En 1948 il est nommé à l’université de Strasbourg, où il restera 8 ans, “les plus belles années” qu’il ait connues, confiera-t-il plus tard. C’est de Strasbourg qu’il est amené à se rendre fréquemment en Allemagne, à Heidelberg où il rencontre Karl Jaspers avec lequel il se lie, ainsi qu’avec H.-G. Gadamer.

Le contexte politique est venu renforcer son orientation philosophique vers la question du mal, de la liberté et de la responsabilité.

En 1956 Paul Ricœur quitte Strasbourg et rejoint le département de philosophie de la Sorbonne, aux côtés de prestigieux penseurs comme Aron, Gurvitch, Jankelevitch, Wahl, Canguilhem, Bachelard. Ricœur donne des cours sur la phénoménologie d’Husserl, sur Freud, sur Nietzsche, sur Spinoza. Les étudiants s’entassent pour écouter ses cours, et se juchent sur les rebords des fenêtres quand la place manque.
Il écrit dans la revue Esprit et enseigne parallèlement la philosophie à la Faculté de théologie protestante du Boulevard Arago, à Paris.

Ce qui préoccupe alors Ricœur est la recherche d’une solution à ce qu’il perçoit comme une contradiction entre deux courants de pensée non conciliables de son point de vue : la critique philosophique et l’herméneutique religieuse. Ses allégeances multiples viennent d’horizons divers. Qu’on en juge : s’il avait été disciple engagé auprès de Gabriel Marcel, il devait une grande reconnaissance à Edmond Husserl, Jean Nabert, son maître, ou même Freud et les structuralistes. Ses rapports avec Sartre en revanche, épistolaires, sont marqués par la désapprobation que Ricœur a manifestée à propos de la pièce Le Diable et le bon Dieu qui l’avait scandalisé (1). Ricœur est plus lié avec Merleau-Ponty, lequel enseigne à Lyon.

Il y eut un profond débat avec le structuralisme, en même temps que Ricœur se sépare de Gadamer pour tenter de trouver une position mitoyenne entre la critique et l’herméneutique de l’appropriation. La démarche de Gadamer consistait essentiellement à minimiser la distance temporelle entre le fait et sa signification. C’est au cours de ce travail résistant que Ricœur en vient à conclure qu’on ne se connaît soi-même qu’en passant par le détour d’autrui, en valorisant le détour critique. Son attitude, tout à l’écoute de l’autre, est conforme à sa pensée : “Le chemin le plus court de soi à soi passe par autrui” (2)

Quand on lui propose de rejoindre Nanterre, c’est sans hésiter qu’il quitte la Sorbonne, insatisfait des relations entre les enseignants et des relations avec les étudiants. En 1964 il fonde le département de philosophie de l'Université de Nanterre avant d'être élu Doyen de la faculté des Lettres pendant les années agitées.

Au cœur des événements qui ont débuté à Nanterre même, et en dépit du vacarme qui suivit, P. Ricœur n’a jamais été dupe. Les détonateurs de cette “révolution” sont d’abord à mettre au compte de la contrariété des garçons de l’université auxquels on interdisait d’aller rendre visite aux filles dans leurs résidences. Les autres causes relèvent de la guéguerre que se faisaient les fils et filles de bourgeois originaires de Neuilly et gauchistes, et les fils et filles issus des milieux populaires qui étaient communistes, lesquels sont devenus les alliés idéologiques du doyen Ricœur en 1969, avec l’appui des catholiques engagés, adversaires des bourgeois traditionnalistes et gauchistes.

Pris à parti par des agités agitateurs voilà qu’un jour notre doyen se retrouve coiffé d'une poubelle et traîné comme “un vieux clown”. 

La “révolution” de 1968 avait-elle été un grand rêve éveillé, comme le pensait Raymond Aron, ou bien s’était-il passé quelque chose d’important, une sorte d’éruption sociale, une émancipation par rapport à la structure élitaire ? Ricœur penchait pour la seconde explication.

Le second de Ricœur était alors René Rémond (3). En 1970, Paul Ricœur démissionne. Il rejoint l'université de Louvain et enseigne pendant trois ans. Il analyse comme un échec son passage à Nanterre, à propos duquel il confie qu’il lui a été “impossible de concilier l’autogestion et la structure hiérarchique inhérente à toute institution.” (4) “Quand, par devoir ou par mandat, on est titulaire de la relation verticale, on cherche sans cesse à donner à celle-ci une légitimité puisée dans la relation horizontale; cette légitimité, à terme, n’est pleinement authentique que si elle permet de faire complètement disparaître l’asymétrie liée à la relation institutionnelle verticale; or cette relation verticale ne saurait disparaître tout à fait car elle est irréductible : l’instance de décision ne peut jamais correspondre parfaitement à la représentation idéale d’une démocratie directe, où tous et chacun participeraient effectivement à chaque prise de décision.” (5)

Quand P. Ricœur quitte Nanterre il donne déjà, et depuis 1954, des enseignements réguliers aux États-Unis. Avec cette démission il s’y installera. Il venait d’être fait docteur honoris causa de l’université de Chicago, en 1967, en compagnie de Raymon Aron et de Claude Lévi-Strauss. La Divinity School avait choisi Ricœur pour succéder au théologien protestant Paul Tillich. Coopté par le département de philosophie et par une institution interdépartementale fondée par Hannah Arendt, Paul Ricœur fait la connaissance de celle-ci à l’occasion d’une visite chez Paul Tillich, lié d’amitié avec Hannah Arendt.

Depuis son expérience strasbourgeoise Paul Ricœur est toujours resté proche de ses étudiants. Sans que la reconnaissance verticale —”irréductible”, rappelons-le— nuise à la dimension horizontale de la convivialité. Cette proximité plaît aux étudiants américains qui allient une adolescence prolongée sur le plan affectif et une vivacité intellectuelle remarquable. Cette maturité intellectuelle dont ils font preuve a cependant besoin d’être accompagnée pour combler leur immaturité affective.

À l’université le professeur et le chef de département peuvent discuter du thème d’enseignement. Le professeur Ricœur avait été appelé pour présenter la “philosophie continentale”, autrement dit la philosophie qui va de Kant aux contemporains Lévinas et Derrida, en s’arrêtant au passage plus particulièrement sur Nietzsche, Husserl, et Heidegger. À cela, P. Ricœur ajoute quelques thèmes qui lui tiennent à cœur et qu’il essaie en quelque sorte sur ses étudiants, sous forme de cours-séminaires, avant de les publier !

L’un des aspects qu’il retiendra de son enseignement à Chicago, c’est le ravissement des étudiants devant les cours donnés par deux professeurs, soit l’un après l’autre, soit qu’ils s’opposent amicalement l’un et l’autre, sur le mode de la discussion.

À son retour en France, vers les années 1980, Paul Ricœur est unanimement reconnu au premier plan des intellectuels français. Ses œuvres sont lues, étudiées, commentées. Sa philosophie est en prise directe avec le droit, la morale, l'exégèse, l'histoire. Il s’inscrit dans les débats contemporains.

Le monde entier lui discerne de nombreux prix.

Sans répit le professeur Paul Ricœur travaillera jusqu’à ce que la mort l’interrompe, un jour de printemps 2005.

Le travail de Paul Ricœur a commencé par sa thèse sur la philosophie de la volonté. Très tôt Ricœur s’est intéressé à l’éthique sociale en même temps qu’à la phénoménologie husserlienne de l’agir.

Sans un sujet responsable l’éthique est sans fondement. C’est par l’éthique, “visée d’une vie accomplie sous le signe d’actions estimées bonnes” que le soi accède à sa plus haute vérité. L’éthique se décline selon un rythme ternaire dont les pôles sont l’estime de soi, la sollicitude, les institutions justes.

Il s’est agi, pour Ricœur, de comprendre et de se comprendre. “Nous ne nous comprenons, écrivait-il, que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de la culture.” Le lecteur va au texte en partant de lui-même. Il se propose de comprendre. Et comprendre, "c’est se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture". Le soi n’est à aucun moment dans un face à face avec lui-même, mais il ne cesse d’être exposé, et c’est une chance : la vérité vient à lui par l’autre.

La compréhension de soi est médiatisée, par les signes, les symboles et les textes. Le soi, lieu du sens, ne peut jamais s’ériger en origine du sens. Soi-même peut revendiquer la charge ultime de dire le sens, chacun étant habilité à dire de quoi il retourne quand il s’agit de son existence. Sa finitude ne le décharge pas de sa responsabilité. L’existence est le risque énorme d’être homme.

Le langage a été au centre de la réflexion de Ricœur. Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et de tout ce que nous appelons le soi, si cela n’avait pas été porté au langage ? “Le comprendre doit être pensé moins comme un agir de la subjectivité que comme une insertion dans un processus de tradition où se médiatisent constamment le passé et le présent.” C’est en cela que l'herméneutique constitue l’un des pôles important de la réflexion de Paul Ricœur. La question de ce qu’on traduit hâtivement par “interprétation” (interprétation des Écritures, des symptômes psychanalytiques etc), fut au centre de ses préoccupations. Le problème de l’herméneutique se situe au cœur d’une tension, féconde, entre l’événement et le sens de l’événement. Cette dialectique est mise en scène par le discours, ou le texte, qui signifie ce à quoi il renvoie, c’est à dire non seulement au référant, mais aussi au locuteur (qui dit ou qui écrit) et à l’interlocuteur (qui entend ou qui lit).

En présence d’un texte il y a rencontre entre les horizons du texte et les horizons du lecteur, qui est dans le monde, qui lui appartient, qui est au monde (au monde ambiant, avec sa culture, ses préjugés, sa grammaire dont la structure détermine une manière de penser) avant d’être sujet. Il y a préséance de l’être-au-monde par rapport à tout projet.

De sorte que il n’y a jamais de connaissance sans préjugé, innocente de l’être jeté-là. De la rencontre entre les deux horizons surgit alors un nouvel horizon éclairé par une connaissance actualisée. Là advient la connaissance herméneutique.

Cet exercice fait passer d’une compréhension théorétique à une compréhension interprétative historique par la précompréhension de ce qui est à connaître dans un processus d’interprétation, sans jamais faire abstraction du sujet, lequel est modifié par l’objet de connaissance.

Au Conflit des interprétations (1969), a succédé une poétique du temps et de l'action (La métaphore vive, 1975; Temps et Récit, 1983-1985; Du texte à l'action, 1986).

Le grand ouvrage Soi-même comme un autre (1990) se penche sur le sujet sensible, parlant et agissant. Langage, morale, justice sont au cœur de la problématique.

Sa foi protestante n’a jamais abandonné son intérêt pour les textes bibliques. « Je suis heureux, écrivait-il en préfaçant l’ouvrage de l’exégète jésuite Paul Beauchamp, de rendre hommage à un explorateur professionnel qui s'est employé, comme moi je m'y suis essayé en tant que lecteur amateur, à "penser la Bible". C'est dans cette passion que nous nous sommes rencontrés. »

 

Gérard LEROY, le 17 avril 2009

* * Jean Greisch, Paul Ricœur : l’itinérance du sens, Grenoble, Jérôme Millon, 2001
* (1) P. Ricœur avait réagi dans un article qu’on peut lire dans Lecture II. La contrée des philosophes, Seuil, Paris, 1992, pp. 137-148.
* (2) Paul Ricoeur, Soi même comme un autre, 1990, rééd. Seuil, coll. « Points essais », 1997.
* (3) cf. René Rémond, La Règle et le consentement : gouverner une société, Fayard, 1979.
* (4) cf. La critique et la conviction, op. cit., p. 64.
* (5) id., p. 65.