La philosophie au pied du mur

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Pour Henri-Luc, en hommage amical,

   Grâce aux développements de la science et de la technique, la raison positive et scientifique a jeté, au XXe siècle, les bases de transformation de la civilisation occidentale, voire mondiale. Les effets se font sentir aujourd’hui et inquiètent devant la capacité nouvelle à s’autodétruire totalement, à devoir modifier nos usages pour préserver la planète, à initier une organisation collective en réseau plus qu’en ordre hiérarchique, à porter plus loin la maîtrise du vivant jusqu’à augmenter de façon considérable la durée de vie. La puissance de la technique a bouleversé notre rapport au monde et à l’homme. Paradoxalement, en même temps que progressent les techniques de communication l’individu se sent plus solitaire que jamais, et redevient “le pion sur l’échiquier du temps” qu’observait Héraclite en son temps. 

Où allons-nous ? Quel destin attend l’humanité ?

Les conséquences liées aux progrès de la biologie depuis un bon demi-siècle s’avèrent décisives. L’homme saisit les mécanismes de la vie, et passe du consentement à la passivité devant les phénomènes naturels à la prise en charge responsable de son histoire, au point de pouvoir agir sur les fondements mêmes du vivant. Ce faisant, le champ des possibles s’élargit jusqu’à donner le vertige. La nature humaine est en jeu. La réflexion éthique est convoquée, dès lors que l’homme peut devenir objet d’expérience et de transformations radicales. Certains voient l’ombre menaçante se répandre sur l’espèce humaine. Tandis que la civilisation occidentale s’attache à la recherche d’un bonheur douillet, de nouvelles questions surgissent, embarrassantes, préoccupantes, essentielles.

Aux puissances suscitées par la raison positive, s’oppose la raison elle-même. La raison positive répondait à la question “pourquoi”. “Pourquoi” ça marche ? Et cette question, lancinante, enfantine, têtue même, reste l’incoercible réaction que déclenchent les jalons de toute existence. C’est alors dans la réponse qu’offre la raison métaphysique que s’ouvrent de nouveaux horizons. Shopenhauer n’avait pas tort de proclamer que l’homme est un animal métaphysique. Et Nietzsche de nous prévenir : “Vous dites que Dieu se décompose en lui-même. Il ne fait que se peler : il dépouille sa peau morale ! Vous le reverrez bientôt, par delà le Bien et le Mal” (Notes posthumes, in Ainsi parlait Zarathustra, Gallimard).

La raison métaphysique ne subsiste-t-elle pas au cœur de la pensée scientifique ? Depuis la naissance de la science moderne au XVIIe siècle, n’est-on pas, semblables aux sages de la Grèce antique, à la recherche d’un principe qui expliquerait le cosmos ? Les nanotechnologies illustrent bien cet effort qui tend ainsi à transcender la raison froide expérimentale.  

Dans l’aveuglement même du positivisme luit toujours l’étincelle de la quête d’une cause première, d’un premier moteur, d’un principe. Comme pour Thalès et ses confrères. Comme pour Descartes encore, qui donnait au principe premier d’être la racine du savoir.

Voilà la tâche nouvelle et incontournable de la philosophie, qui passe d’abord par l’inventaire des idées afin de les mettre à jour et orienter vers un avenir neuf. Alors, moins encombré de présuppositions en mal de vérification, “l’horizon nous semble de nouveau libre (...), enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre le voile...” (Nietzsche, Le Gai Savoir).

 

Gérard LEROY, le 24 juillet 2016