Pierre-André Liégé, passeur d'Évangile, pionnier de la théologie pastorale

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Le 9 février 1979, le P. Liégé nous quittait. Pour Edwige

   Le théologien dominicain Pierre-André Liégé est mort voilà trente-cinq ans. Cet homme exceptionnel a laissé un souvenir intact chez tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître. Le P. Gérard Reynal, dominicain lui aussi, a publié aux éditions du Cerf l’ouvrage “P. Pierre-André Liégé, un itinéraire théologique au milieu du XXe siècle”, préfacé par le cardinal Poupard. Cet ouvrage, qui reprend une partie de la thèse de doctorat qu’avait soutenue G. Reynal à la faculté de théologie de Toulouse en 2004, a été présenté le 11 janvier 2011 à l’Institut Catholique de Paris, devant un auditoire dont certains avaient eu jadis le privilège de suivre l'enseignement du P. Liégé qui nous a quittés le 9 février 1979.

En apprenant sa mort si soudaine le P. Congar se demandait pourquoi tant d'hommes et de femmes éprouvaient ce jour-là un sentiment d'écrasement, le sentiment d'avoir perdu un ami, personnel, un guide, un bâton de pélerin, et une partie de leurs raisons d'espérer.

C'est que le Père Liégé, bien qu'il fût présent en tant de lieux, était tout entier à celui qu'il rencontrait. Il fut à mes côtés comme si j'avais été le seul et le premier, m'ouvrant à comprendre le monde où je n'étais ni seul, ni premier. Son écoute attentive et chaleureuse, totale, avec ce sens étonnant de l'autre, je m'en émeus encore en regardant sa photo que j'ai épinglée près de mon bureau. Il est pour moi l'homme qui possédait à un point jamais atteint toutes ses ressources d'intelligence, de coeur, de forces physiques, pour les appliquer volontairement au service de l'Evangile. Il fut pour moi plus qu'un témoin du Christ. Il était présence du Christ en ce monde.

En collaboration avec le P. François Coudreau, le P. Liégé, alors doyen de la Faculté de théologie, a mis en place en 1970 une formation pour laïcs, leur proposant des études qui ne soient pas des études aux rabais, mais bien au contraire que soient maintenues les exigences universitaires assurant l'intelligence de la foi au meilleur niveau. Ce qui exigeait des étudiants des aptitudes pour un travail de réflexion au confluent des sciences humaines et de la Révélation chrétienne, une capacité à répondre à une densité de travail en qualité et en quantité dont les candidats étaient avertis. On ne peut envisager de devenir théologien, en vérité, sans un investissement sérieux et prolongé de travail spéculatif et de méditation contemplative. La théologie doit jaillir du tissu conjonctif ecclésial dans sa richesse globale, nourri de tous les membres du peuple de Dieu. Elle doit être ouverte au monde, aux questions contemporaines, s'enrichir des apports des sciences humaines, et demeurer enracinée dans la tradition vivante de l'expérience d'une foi vécue et féconde depuis l'événement fondateur du christianisme.

Le P. Liégé, que le P. Reynal n'a pas hésité à qualifier de “prophète”, fut le guide aimé de nombreux étudiants passés par la "Catho" de Paris. Son apport a été si décisif qu’aucun ne l'a oublié. Pierre-André Liégé a concacré toute sa vie à l’annonce de l’Évangile. Rien de ce qui est chrétien ne commence par l’Évangile, a-t-on découvert avec lui.

Beaucoup pensent qu’il faut avoir le sens du sacré pour pouvoir un jour s’intéresser à l’Évangile. Il est probable que les tenants de cette hypothèse se situent dans l’espace religieux de la peur, de l’exorcisme, de l’utilité d’un Dieu porte-bonheur qu’on va chercher à capter pour l’utiliser à des fins personnelles. Rien ne peut davantage tourner le dos à l’Évangile. Les gens qui sont trop préoccupés d’eux-mêmes, les gens qui ont de la religiosité, tous ceux-là ne sont guère aptes à accueillir l’Évangile. Les courants critiques du XIXe siècle qui ont éclairé de leur analyse la religiosité ont rendu de grands services à la compréhension de la foi qui s’en distingue. L’Évangile ne se présente pas comme la morphine des victimes infantiles de la religion. On va de l’Évangile à la foi et de la foi à l’Évangile. Quand l’Évangile entre dans l’existence il n’arrête pas de témoigner que le relatif, la mort, le désespoir n’auront plus le dernier mot.

Il arrive aux chrétiens d’être parfois dépassés quand il s’agit d’évangéliser. Même avec de la stratégie, de bonnes méthodes, n’allons pas croire que nous allons susciter l’événement de la foi. À la différence de certains groupes qui se placent à la hauteur de leur message jusqu’à pouvoir le manipuler et le vendre tous azimuts, les groupes évangélisateurs se perçoivent toujours en état d’infériorité par rapport à l’Événement-Évangile qui fonde la réalité chrétienne.

Il faut prendre son parti, dans le temps où nous sommes, que les philosophies et les sciences humaines, qui sont les produits culturels dans lesquels l’homme tend à s’interpréter totalement, ne sont pas, de nature, des partenaires d’un témoignage chrétien. Aux croyants de ne pas céder au défaitisme. Aux croyants de proclamer qu’il y a dans l’homme des espaces disponibles pour l’Évangile et d’en décoincer l’ouverture. Et d’ajouter que si les sciences humaines ne peuvent témoigner des possibilités de dépassement dans le sens de la transcendance, cela ne contrarie en rien le témoignage que les croyants peuvent porter à partir de leur expérience. Emmanuel Kant disait bien qu’il avait limité la raison pour faire place à la foi. Nous sommes moins à contre-courant de la production des sciences de l’homme que nous ne sommes mêlés aux tâches philosophiques qui s’imposent à nous dans la conjoncture culturelle. Il ne s’agit surtout pas de nous retirer des débats philosophiques quand partout les hommes s’interprètent. Certes il ne s’agit pas de sonner le rassemblement en criant : “Levez-vous, croyants philosophes !”. Il s’agit de se pencher avec sérieux sur les propos anthropologiques contemporains qui affirmeraient que l’Évangile n’est pas affaire d’homme mais un produit sédatif. Il nous faut repérer les absences dans l’exploration de l’humain et témoigner de notre propre expérience. La philosophie et les sciences humaines sont le lieu où les croyants trouvent les matériaux qui ne sont pas négligeables pour donner corps à leur statut, s’expliquer, dialoguer de façon intelligible avec la culture de leur temps. À partir de là il leur est possible de rendre compte de la rencontre de l’Évangile et de l’homme comme étant. L’homme est fait pour l’Évangile et l’Évangile est fait pour l’homme.

Telle était la ferme intuition du P. Liégé.

Gérard LEROY, le 8 février 2014

 

  1. Gérard Reynal (2011) , P. PIERRE-ANDRE LIEGE (1921-1979). Un itinéraire théologique au milieu du 20e s., Cerf 492 p.