On a planté Grand-Père !

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Pour Emma, ma filleule, que j'embrasse pour son anniversaire

   À Saint-Jacques-du-Haut-Pas, dans le quartier latin, on appréciait beaucoup les homélies du P. Bezançon. Son sens pédagogique était inné, son exercice affiné, et son humour surprenant. Un dimanche, il nous raconta cette histoire d’un gamin de 4-5 ans arrivé en retard à l’école. Le môme ne tarde pas à s’en justifier auprès de ses camarades : il revient de l’enterrement de son grand-père. Et il a bien écouté l’homélie du prêtre, lequel a expliqué que le grain de blé, quand on le met en terre, a l'air tout petit et tout seul, jusqu’au jour, longtemps après, la moisson cause la joie ! Et le gamin de dire à ses copains : “On a planté grand-père !”. 

Le décor est campé et l’attention des ouailles assez éveillée pour entendre le commentaire que le P. Besançon s’apprête à donner sur la Passion de Jésus qu’il compare aussi à des semailles.

Des Grecs demandent à voir Jésus. Des sympathisants, sans doute, qui sont venus en pèlerinage à Jérusalem. Il y a aussi des non-juifs, venus d’ailleurs, inattendus. Universalisation, mondialisation dirait-on aujourd’hui, de l’espérance, qui fait craquer pour la porter en terre la graine de la première alliance. Si Jean l’évangéliste a retenu cet épisode, c’est qu’il y voit le signe discret de tous les païens à venir qui se tournent vers Jésus. N’est-on pas de ceux-là ?

Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes”, dit Jésus. Ce qui ne l’empêche pas d’être touché par tous ces gens qui viennent à lui, bouleversé aussi, en pensant que ce succès grandissant ne peut qu’être le signe annonciateur d’une effroyable séquence à venir. Mais bouleversé aussi, sans doute, en pensant à la fécondité universelle de sa mort proche. “Si le grain de blé ne meurt...”

Il nous faut parfois accepter de perdre pour que la vie l’emporte. N’est-ce pas réussir sa vie que de consentir à ces petites morts quotidiennes d’une vie qui nous file entre les doigts ? Consentir à la limite de notre condition, à la fragilité, au don. À qui, à quoi consacrons-nous notre vie, notre temps, nos énergies ? Que semons-nous ? Ne sommes-nous pas ce que nous semons ? Chacun pose sa trace dans l’érosion des jours...

La nouvelle naissance opérée par le baptême ne va pas sans une mort à soi-même. Nous avons été plongés (baptisés) en Jésus-Christ, dans sa mort, pour renaître avec lui à la vie nouvelle, nous rappelle saint Paul.

Apprenons à ressusciter. Le Carême est le lieu de cet apprentissage de prédilection pour se dessaisir de ce qui nous encombre, de nous-même comme du reste, qui étouffe, absorbe, écrase et dissout notre identité filiale.

Si le grain de blé ne meurt... Bienheureux Grand-Père, passé de la mort à la vie.

 

Gérard LEROY, le 10 octobre 2015