Le positivisme est-il encore de mise ?

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Pour Pierre, mon petit-fils, que j’embrasse

   Où nous a menés la pensée des Lumières ? De tous ces mouvements de pensée qui ont traversé les XIXe et XXe siècles, la raison critique et instrumentale a entraîné dans son sillage l’individualisme, l’installation de l’homme au centre de la pensée philosophique, politique et littéraire. La raison philosophique a pris ses distances à l’égard de l’ontologie classique et à l’égard des philosophies du sujet, pour s’approcher de l’être et de sa fonction langagière. Exit la raison métaphysique.

La doctrine d’Auguste Comte, que celui-ci nommait “philosophie positive”, représente un type de pensée qui substitue la vérité scientifique à l’absolu et à la recherche des causes, autrement dit à la démarche métaphysique. Le positivisme s’en tient exclusivement aux résultats expérimentaux des sciences de la nature. Il y a primauté du positif, du réel. 

Trois branches des connaissances humaines, selon Auguste Comte, se sont succédées : la branche théologique, la première, qui a attribué à des agents divins (Zeus, Poséidon et C°) les événements cosmologiques et les grands événements de l’histoire universelle; puis vint la raison métaphysique, qui a expliqué les choses par abstraction de ce qui les détermine dans leur particularité; enfin voici le moment positif, qui a substitué la question “comment ça marche” au “pourquoi ça marche”. 

La raison scientifique est, sous la IIIe République, la norme qui explique le monde dans sa totalité.

Ainsi les républicains d’alors pensent pouvoir appliquer le positivisme à la politique, i.e. analyser les sociétés et les gouverner selon les lois sociologiques identiques aux lois scientifiques applicables à l’étude des mouvements sociaux. 

Si la raison strictement positive, s’appuyant sur les lois scientifiques, s’attache uniquement à comprendre le mécanisme des phénomènes,  l‘esprit positif, à la différence de l’esprit scientiste, fait place à l’irrationnel de l’esprit. On dira plus simplement que le positivisme est moins fermé que le scientisme auquel il est parfois confondu.

Sous l’effet de ce puissant courant, les valeurs qui sont la science, le bonheur, le progrès et même le socialisme, remplacent celles que portait la croyance en Dieu que certains esprits n’ont pas manqué de tuer ! Le divin, le surnaturel, ayant quitté ce monde, le règne de l’absurde, la disparition du sens, le nihilisme s’emparent de l’humanité désormais libérée de Dieu. L’homme-Dieu a pris le pouvoir. Le monde est libre, mais dans un cimetière, celui des valeurs que balaie d’un revers de main le nihilisme.

L’impression de sécurité que donnent les sciences dites exactes nous avait séduits, quand bien même se limitent-elles à ce qui peut être démontré de façon expérimentale. À la fin du XXe siècle, la raison positive, encore largement répandue, perd peu à peu sa puissance d’attraction. L’idée de progrès est mise en doute. Bachelard, Popper ou Kuhn et bien d’autres remettent en cause les fondements de la connaissance scientifique. La fin du siècle est marquée par le délitement de nombre d’idées issues des siècles précédents. Aussi, assiste-t-on à la chute vertigineuse des ambitions excessives de la raison qui, durant tout le XIXe siècle, a cru triompher et devenir maîtresse de la nature et des choses.

En faisant abstraction des sujets, des personnes, en éliminant le monde de la vie, la raison positiviste nous a conduits à la crise de la culture et du sens. C’est bien ce que dénonçait Edmund Husserl dans La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. En y regardant d’un peu plus près, se dévoile l’unité profonde des convictions de base de l’humanité, qui sont de nature métaphysique, et religieuse. Il existe une logique de l’ontologie. Les certitudes de la métaphysique sont d’une autre nature que celles des sciences positives, ce qui ne signifie pas qu’elles leur soient subordonnées. 

Gérard LEROY, le 3 janvier 2016