Quand l’automne descend sur le jardin du Luxembourg. Nostalgie.

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 Pour mes deux Bernard, Kouchner et Touchot, que j’embrasse affectueusement

   “Comme elles tombent bien...

Dans ce trajet si court de la branche à la terre

Comme elles savent mettre une beauté dernière,

Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,

Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol

 

Ces vers de Rostand, il nous arrivait souvent de les envoyer, dès nos premières foulées, dans l’attente excitée d’en entendre la suite tout le long du pourtour de ce jardin délicieux qu’est le Jardin du Luxembourg.

 

Dans la douce tiédeur d’un matin d’automne le jardin du Luxembourg accueille ces pantins désarticulés qui accumulent les tours. Chacun a surgi d’on ne sait où si ce n’est de chez lui, prenant toujours le train des coureurs en marche. Tout un rituel s’instaure, dont vous apprenez patiemment les codes, en premier celui de mettre un nom sur un visage nouveau. 

 

Depuis des temps qu’on ignore, l’habitude est prise de traverser les “matins blêmes” sur tous les tons, celui de la confidence, ou de la provocation, en riant, en exultant. Des cris d’enfants nous font écho. L’aube une fois levée, les rires se font plus perçants. Des dames qu’on verrait bien en crinolines, poussent le landau, ralentissant le pas en croisant une consœur. On s’extasie en chœur sur les bout-de-chou. La troupe des coureurs s’oriente soudain, comme un essaim, vers le bassin qu’entourent ces chaises fabriquées sur mesure pour les amateurs de siestes, que d’élégantes vieilles dames ne se disputeront pas. Car il est encore tôt. 

 

 

L’hiver, le jardin s’éveille sous le grand manteau blanc de la solitude. La pudeur des arbres demi-nus est malmenée par le vent déjà froid. Les chaises ouvrent vainement leurs bras de fer forgé. Les parterres aux dessins géométriques finement ciselés s’effacent sous le tapis de glace. Les statues impassibles offrent aux pigeons le perchoir de leurs coiffes. Le brouillard à tout pris autour du palais; le brouillard a tout mis dans son sac de coton.

 

La ronde des coureurs ne dure que ce que dure le temps d’une aurore prolongée. Comme un manège, elle doit s’arrêter quand resurgit le temps du réel auquel il faut se rendre. Et comme si la cloche du forain avait sonné au creux des oreilles de chacun, l’essaim s’éparpille soudain. Et l’on se dit : “à demain !”

 

Le Jardin du Luxembourg, “Le Luco” disent ses habitués, n’attira pas toujours autant qu’aujourd’hui. Bien au contraire. Là se situait, à l’origine, le célèbre Château Vauvert à propos duquel couraient dans le Paris du XIe siècle les bruits les plus terrifiants et sinistres. Des maraudeurs et des pillards de tout poil y avaient élu domicile et se livraient à des extravagances nocturnes effroyables. D’où l’expression “Aller au diable Vauvert !”.  

 

Mais aujourd’hui, parce qu’il y a de ces arbres majestueux ou effrayants, partout élégamment ordonnés, parce qu’il y a des enfants qui rient sans que l’intime en soit troublé, parce qu’il y a des femmes qui ondulent et des hommes qui courent après rien, c’est le plus bel endroit du monde.

 

 

Gérard LEROY, le 6 septembre 2013