Quand y aura-t-il de l’Europe ?

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Pour Astrid NAVARRO-BREITENSTEIN, en hommage amical

   On a entendu s’élever des cris de joie après la dernière élection de mai 2014, accompagnant le vœu de ceux qui prétendent que le salut de la France est dans son isolement. L’Europe, qui se croit encore sortant du Congrès de Vienne, se persuade qu’elle est seule au monde, comme au temps de son âge d’or. Or, les Européens s’essoufflent à force de ne pas comprendre le monde qui les entoure.  

Certains prétendent que les crises de développement successives n’ont aucun effet sur nos sociétés. Pour d’autres la mondialisation conduit au triomphe du marché, à l’effacement de la politique qui n’a plus grand chose à dire en regard de la toute-puissance économique. La souffrance sociale serait alors l’inévitable rédemption d’hommes et de femmes qui se rassemblent dans le gruppetto de ceux qui n’arrivent pas à suivre les exigences du nouveau monde productiviste et échangiste. L’humanisme ne serait alors qu’affaire de rêveurs qui ne comprennent pas que l’homme doit se plier devant les exigences de l’économie. 

Belle et absurde naïveté que de s’enfermer dans le choix entre le plus d’Europe et le moins d’Europe, quand la question est : “quand y aura-t-il de l’Europe ?

Il reste à inventer une politique européenne audacieuse, qui ne pense pas l’Europe exclusivement comme marché unique, mais qui la pense aussi comme ensemble culturel, comme figure spirituelle ouverte sur l’universalisme de la raison critique et démocratique, une Europe qui doit se construire sur l’unité de sa diversité.

La source de cette figure spirituelle n’est pas réduite à la seule philosophie grecque, quelle qu’en soit l’importance, parfois exacerbée, et là je pense à Nietzsche ou à Heidegger. Car on ne rendrait pas compte des racines de l’Europe si l’on oubliait les différents apports transmis,

brassés, le rôle de Rome, de la latinité, de la romanité, de la transmission par Rome des apports que les Abbassides ont ensuite développés.

L’unité de l’Europe qu’invoquait Husserl en 1935, se fonde sur cette figure spirituelle où sont constamment assumées, intégrées et remises en question les diversités non seulement sociales, politiques mais aussi les diversités culturelles qui ont toujours constitué la richesse et l’originalité de l’Europe. 

Il serait illusoire de vouloir étouffer le fait religieux dans la construction de l’Europe. C’est en Europe que les monothéismes ont été conduits à faire ensemble l’expérience de la pluralité, et à reconnaître la légitimité de la liberté de conscience. Il s’agit bien là du résultat d’un travail théologique et d’un choix spirituel, qui témoignent du lien co-naturel des textes fondateurs avec la liberté.

Il est souhaitable que l’Europe développe sa culture à partir de son propre héritage. L’identité de l’Europe est d’abord culturelle. Nous avons à reconnaître les valeurs qui sont à l’interface du matériel et du spirituel, du corporel et du psychique, pour qu’elles soient conservées, renouvelées, développées.

 

Gérard LEROY, le 18 juillet 2014