Que dire du sacré quand Dieu est boudé ?

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Pour Sylvie Queval, en hommage amical

   Si le sacré est un concept fondamental de la religion, il est différemment envisagé selon les points de vue historique, philosophique et biblique. Il est aussi parfois le simple prédicat d’un événement auquel on accorde une importance spéciale, comme une “sacrée soirée”, un “sacré match”, une “sacrée performance”. 

Du point de vue biblique, il y a un caractère événementiel du sacré, qui s’inscrit dans l’histoire de l’Ancien Testament, avec l’élection d’un peuple, l’alliance, la présence de Dieu au milieu de ce peuple. Sylvie Queval, au cours de sa présentation de ce thème au Groupe interreligieux de Narbonne, le 8 octobre 2015, n’a pas manqué de souligner combien ce terme a été galvaudé, au point de perdre toute signification.  

Il reste que, du point de vue historique, le sacré  est l’objet de tout ce qui est vénéré par l’homme, et dont les manifestations sont relevées dans les travaux de Mircea Éliade ou de Georges Dumézil. 

Du point de vue philosophique, le culte rendu au sacré traduit la précarité, la vulnérabilité qui se révèle aux points culminants de l’existant, où surgissent l’amour ou bien la mort. Le sacré semble alors nécessaire à celui qui cherche sens ; il est d’autre part libre puisqu’il ne peut être exigé par l’homme. Il confine à la transcendance, c’est-à-dire à un monde au-delà du monde de la conscience, à l’être inaccessible, à la “Suréminence inobjectivable” pour dire comme Thomas d’Aquin, mais toujours garant du sens de l’existence du monde de l’expérience. La théologie dogmatique de Karl Barth lui attribue une caractéristique qui maintient la séparation du sacré et de la créature. “Dieu est au Ciel et toi tu es sur la terre” aimait à répéter  Barth.

L’humanité peut-elle se passer de sacré ? Sylvie Queval a conclu son intervention sur cette question. Nous avons besoin du sacré comme si l’apocalypse était inscrite comme un destin dans notre futur. Ce qu’écarte le positivisme, réducteur,  aveuglé par la technique typique d’une modernité quelque peu naïve, incapable d’appréhender la destinée humaine. 

La sacralité n’est pas une bondieuserie. C’est ce qui ne se marchande pas, ne se négocie pas, c’est ce qui polarise la limaille et fait d’un tas un tout. La sacralité a vocation à dépasser et unir les hommes, dans un monde où c’est chacun pour soi. Au point d’ailleurs que chacun traverse son histoire avec ses sacralités, sans jeter le moindre regard sur celles que vénèrent d’autres. On a pu observer récemment une concurrence des sacrés avec, d'un côté la sacralisation de la liberté d'expression, et de l'autre la sacralisation de la figure du prophète.

Or, le sacré dont nous avons besoin, est un sacré partageable. Le sacré, c’est ce qui dépasse les hommes et qui peut les unir. À eux de choisir ce qui les dépasse. Que le sacré soit un pont, qui relie la rose et le réséda. Je ne vois que la fraternité comme échafaudage. C'est en effet une valeur transversale, universelle, que l'on trouve dans tous les héritages d'Orient et d'Occident, aussi bien dans les sagesses religieuses que dans les morales profanes et les idéaux des Lumières. 

Notre modernité nous convie à la reconquête du symbolique, qui unit. Aussi devons-nous réapprendre une culture de la fraternité. Si la fraternité est difficile dans ce monde sécularisé qui a tué le Père, il y a pourtant urgence. Commençons par nous aimer. Nous ne nous aimons plus, voilà la chose. C’est comme si l’âme collective de la France se dissolvait. Laissant place à une mythologie républicaine où certains de ses héros commencent à ressembler à des monstres.

 

Gérard LEROY, le 19 novembre 2015