Quel avenir pour notre espérance?

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Cet article nous est offert par Xavier Larère, que nous remercions vivement

   La peur de ses prophètes, la peur de devenir elle-même prophétique, entrave l'Église. C'est ainsi qu'on a vu un jeune pape polonais, celui qui avait su faire tomber des frontières extérieures, mettre sur orbite une bureaucratie tatillonne et persécutrice des théologiens chercheurs de Dieu. Ceux qui soulignaient qu'en acceptant librement, en conclusion d'une mission "commando", de prendre la place de la victime innocente, le Christ était venu dénouer la répétition rituelle de la violence, que ce message radical de retournement de toutes violences restait encore à proclamer; mais qu'il fallait pour cela que l'Église reconnaisse, haut et fort, sa  compromission millénaire avec cette violence dont l'humanité reste prisonnière. Qu'elle a souvent eu sa part dans le déclenchement de cette violence. Qu'elle a plus souvent participé à l'histoire du côté des puissants qu'à celui des victimes. Qu'elle n'a eu de cesse que sa puissance, et la richesse qu'elle rend possible, augmentent, à l'opposé du message évangélique. Qu'elle aura un jour à rendre compte de l'espérance paradoxale et mystérieuse, dont elle fut la simple dépositaire, et dont elle se crut la propriétaire unique et infaillible, participant ainsi à la détresse de beaucoup.

L'entrée dans la résonance d'amour offerte par Dieu à l'homme ne peut se faire par l'énonciation des articles dûment codifiés du catéchisme. Elle naît d'un surgissement de foi, par-delà les mots, les images et tout ce qu'on a pu recevoir d'enseignement. C'est le dévoilement du secret de l'absence-présence, un dialogue apaisé avec la mort, l'autre nom de Dieu. Le sens de Pâques, c'est la victime pardonnant qui révèle la force triomphante du Dieu Amour. Ce n'est pas par le mécanisme sacrificiel que l'homme est sauvé, même s'il le crie depuis la fondation du monde, mais par le pardon accordé par la victime. Le joyau de l'Évangile est là, mais enfoui sous les couches épaisses d'interprétations marquées par les désirs de pouvoir et de puissance, ceux du désir humain fondé sur la mimésis.  Nous n'avons pas encore compris que le souffle, l'absence, la kénose dont parle Paul, constituent la part la plus vive du Christianisme. Alors que nous avons privilégié le temple, la pierre, la doctrine. 

L'Église n'est pas au-dessus de son maître. C'est par sa propre mort qu'elle laissera chanter, à travers les ruines, la parole dont elle fut le témoin souvent bien maladroit au fil des siècles. Désormais, c'est en tout homme que cette parole peut s'entendre, car Dieu ne se donne nulle part ailleurs que dans les blessures et les joies d'une vie assumée dans le risque de la liberté.  L'Évangile est un  livre-guide qu'il n'est pas besoin de comprendre par l'intellect pour en être blessé d'une bénédiction inattendue. C'est comme un poème que l'enfant comprend avant qu'on le lui enseigne,  parce qu'il ne cherche pas à déchiffrer ce que les mots sont impuissants à dire. Au lieu de quoi nous nous sommes empressés d'objectiver, de chosifier, dans la rigidité du concept et du mental. 

Cette référence au poème se retrouve aussi chez une personne dont l'engagement suscite l'admiration: "L'art de la poésie a cette capacité unique d'exprimer le vivant … et de faire de la vie chrétienne….une danse guidée par le grand danseur de la valse eschatologique, Jésus le Christ" (Enzo BIANCHI). Ne sommes-nous pas dans la ligne même de David, qui dansait devant l'arche de Dieu, malgré les remontrances de sa femme qui estimait cela peu convenable pour un roi ? Et de Madeleine Delbrêl pour qui le croyant doit être un bon danseur, souple, capable de s'ajuster aux pas imprévisibles de Dieu ?  

Les défis à relever

Le premier défi, c'est de penser au-delà des catégories dualistes : matériel contre spirituel. Tout entier issu de la voie hébraïque d' Exode et d'intériorité, le christianisme s'est laissé envahir par la sagesse grecque dualiste; il s'est laissé détourner de sa voie d'ouverture qui le rendait familier aux pensées allusives et poétiques de l'Orient. Il s'est laissé fossiliser dans des structures mentales toutes en extériorité, dont les traductions politiques et sociales l'ont rendu peu à peu inapte à un dialogue fécond avec la modernité.

Et pour accompagner cet exode intérieur, Jean Lavoué conclut sa réflexion en nous invitant à laisser sourdre en nous le poème de l'Évangile, sans  demander autre chose que : 

la grâce d'une prière

qui se prononcerait en nous

sans nous

qui nous arracherait à tant d'emprises

qui dissiperait nos vaines illusions.

 

Xavier Larere, le 6 mars 2015