La question de l’étranger dans le christianisme

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Pour Nicole Cathala, en hommage amical

   Aujourd’hui, la question de l’étranger est ravivée par l’accroissement des migrations. Comment se dispose la foi chrétienne à ce sujet ?

Après la position dominante de l’Eglise dans le monde occidental, les chrétiens reconnaissent leur vocation à l’exil parmi les nations. Ils redécouvrent leur situation « d’étranger et de pèlerins » en ce monde, comme le dit l’apôtre Pierre (1 P 2/11), la condition d’ étranger, d’« extranéité », pour le dire comme Enzo Bianchi.

La dialectique du message chrétien entre la « déculturation » de l’évangélisateur et l’ « inculturation de l’Evangile », plutôt que de réduire l’autre et le manipuler vers ma vérité, l’affirme comme sujet, frère à accueillir dans sa vérité. Le christianisme n’est ni inclusif, ni exclusif. Les chrétiens, loin d’appartenir à une religion impérialiste et inclusive, reconnaissent que leur foi s’appuie sur le dépouillement, la kénose de Jesus-Christ. L’expérience chrétienne est d’abord l’expérience de cette origine toujours manquante qu’est l’altérité même de Dieu, dramatiquement tangible à Auschwitz.

L’étranger dans l’Ancien Testament

La question des « étrangers » est souvent ressentie comme une menace, comme une atteinte possible à l’identité culturelle et religieuse. De l’Ancien Testament, il convient de retenir, entre autres, le récit de la libération d’Egypte, sous la conduite de Moïse, qui fait de cette masse d’esclaves, le peuple de Dieu. La petitesse et la fragilité de ce peuple l’appelleront sans cesse à témoigner de l’amour de Dieu pour le petit et l’étranger.

Israël est invité à accueillir l’étranger : « Aimez l’étranger » dit le Deutéronome (Dt 10/19). L’expérience de la condition d’émigré a été fondatrice pour l’identité du peuple de Dieu. La Torah propose un véritable  « droit de l’étranger ». « Tu n’opprimeras pas l’étranger. Vous connaissez en effet le souffle de l’étranger » (Ex 23/9). « Tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lv 19/34). 

L’étranger dans le Nouveau Testament 

L’Eglise naissante a pris une attitude radicalement universaliste, manifestant qu’elle avait compris le commandement du ressuscité d’aller parmi les « nations » pour en faire des disciples (Mt 28/18-20). Mais les avocats de l’universalisme sont invités à se mettre à l’écoute des cultures. Plutôt que d’opposer unité et diversité il convient de se poser la question de leur possible association. L’exemple paradigmatique de cette union de l’unité et de la multiplicité nous est donné dans le récit de la fête de Pentecôte. Des foules venues de partout, de l’antique Perse, de Mésopotamie, de Cappadoce, de Judée etc. écoutent les apôtres qui s’adressent à elles, dans leur langue à eux, les apôtres. Et voilà que chacun entend les apôtres dans sa propre langue. L’unité s’opère, autour de la Parole. La diversité est intacte. 

Jésus lui-même a été perçu comme un étranger, parce qu’il a vécu « autrement », en se manifestant « autre » à ceux qu’il a rencontrés : Jean-Baptiste (Mt 11/1-15), sa famille (Mc 3/21), sa communauté religieuse (Mc 3/22), ses concitoyens de Nazareth (Mc 6/1-6) qui le rejettent (Lc 4/16-30). Luc présente aussi Jésus comme un étranger sur la route d’Emmaüs (Lc 24/18). Jésus propose même un Samaritain étranger comme exemple d’amour du prochain (Lc 10/29-37).

Lorsque le Seigneur viendra dans la gloire (Mt 25/31), ceux qui auront pratiqué l’hospitalité à l’égard des étrangers découvriront qu’ils auront reçu le Christ lui-même (Mt 25/35-40).

 Les hommes sont tous étrangers les uns aux autres.

Pratiquer l’hospitalité.

L’autre véritable n’est pas celui que nous choisissons, mais celui qui vient à nous. Pour devenir homme, il faut humaniser sa propre humanité ; celle-ci s’accomplit à travers l’accueil de l’humanité de l’autre. « Dieu divinise, l’esprit spiritualise ce que l’homme humanise » disait le P. François Varillon. La manière de pratiquer l’hospitalité révèle le degré de civilisation d’un peuple.

L’hospitalité est un don : pour celui qui accueille, pour celui qui est accueilli. Faire place à l’autre, par delà nos peurs, élargit notre horizon.

L’amour, fer de lance de la justice

Le juif, d’abord, le chrétien ensuite, s’appuie sur des exemples devenus paradigmatiques de cette extension de sphères culturellement limitées, en direction d’une reconnaissance effectivement universelle. Le brassage des cultures provoque un métissage. Il s’agit d’affronter, lucidement et courageusement, des mutations sociales profondes qui obligent à redéfinir, à frais nouveaux, les bases qui fondent notre démocratie : liberté, égalité, fraternité. Ne serait-ce pas le rôle de l’amour de contribuer à réduire l’écart entre l’universalisme idéalement sans restriction, et le conceptualisme où prévalent les différences culturelles.

L’appel répété de l’Ancien Testament à inclure la veuve, l’orphelin et l’étranger qui est dans nos portes, autrement dit l’ « autre », bénéficiaire de l’hospitalité, illustre la pression exercée par l’amour sur la justice, pour que celle-ci fasse front à l’exclusion, entrave à tout lien social.

L’injonction qui est faite d’aimer les ennemis dans le Sermon sur la Montagne, la forme impérative de ce commandement nouveau l’inscrit dans la sphère éthique, supra-éthique dès lors qu’il renonce à toute réciprocité. Il y a un rapport possiblement conflictuel entre la Règle d’or, qui relève de la logique d’équivalence, et le commandement d’aimer les ennemis (Mt 5, 43-48 ; Lc 6, 27-36). « Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? (…) Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Au contraire, ajoute l’apôtre Luc, aimez vos ennemis ». Jésus brave la logique d’équivalence. Toute blessure génère le désir de vengeance, puis le désir de sentence. A contrario de la volonté de transfert de la vengeance en justice se met en branle, laborieusement, la reconnaissance des victimes offensées, la restauration de l’honneur, du respect, de la dignité atteinte pour déboucher sur le pardon, véritable charnière entre la réhabilitation et la réconciliation. Ce pardon vient “en surabondance de la logique d’équivalence” (P. Ricœur) qui préside à la justice.

L’incarnation inouïe de la violence humaine dont notre XXe siècle a été le témoin et la victime, confirme la fragilité de la conscience et de la raison laissées à elle-mêmes, tandis que nous restons très fiers de la codification des droits de l’homme.

Le fait est que, face à la guerre, aux guerres, le droit international ne semble pas avoir la capacité d’offrir à l’universalité, sans restrictions de la règle de justice, la forme institutionnelle appropriée. C’est dans l’utopie que doit se refiler l’idéal de La Paix perpétuelle, pour le dire comme Kant.

Notre situation présente manifeste l’urgence d’une fécondation mutuelle d’une éthique séculière et d’une éthique religieuse qui se réclame d’un fondement absolu. L’irrationnel de la morale indépendante ne tient pas à ses limites, mais à l’infini de son arbitraire. C’est dans le domaine d’une éthique non mutilée qu’on constate une fécondation mutuelle du logos philosophique et du logos biblique. Tandis que l’indignation devant l’injustifiable conduit au rejet de Dieu, Emmanuel Lévinas nous persuade que c’est devant le visage d’autrui, surtout s’il s’agit d’un autrui souffrant, misérable, loqueteux, que l’homme découvre sa responsabilité éthique et peut discerner la trace d’un infiniment autre.

Des théologiens tels que Joseph Moingt, Christian Duquoc, Claude Geffré, ont insisté sur la nécessité de dépasser le Dieu de la tradition onto-théologique, celui du jeune Heidegger, qui risque d’être encore une idole conceptuelle. Cette approche ne peut pas surmonter l’opposition entre une toute-puissance apathique, indifférente, de Dieu, et sa vulnérabilité, son dépouillement, sa kénose, manifestée dans la mort de Jésus sur la Croix.

Ne revient-il pas à l’amour du prochain de motiver les approches concrètes de la politique internationale en direction de la paix perpétuelle ?

La haine paraît consubstantielle à la revendication identitaire de nombreux peuples. Il faudrait commencer par faire mémoire des souffrances qu’on s’inflige avant de ressasser autour du zinc ses heures de gloire ou ses périodes de misère. Encore que cette metanoia ne paraît pas procéder de l’amour, de cet Eros dont Freud se demandait s’il viendrait jamais à bout de Thanatos.

« En Jésus-Christ il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni homme, ni femme, ni esclave » disait l’apôtre. Ces groupes on connu et subi en même temps que cultivé l’ignorance, la haine ou la guerre. Il a fallu 2000 ans pour que soit mis fin à l’esclavage, au droit de possession ou de commerce appliqué aux échanges de personnes. Les personnes ne sont pas des choses, on le sait, et cependant il y a toujours eu des êtres humains qui comptaient pour rien. 

L’amour presse la justice d’élargir le cercle de la reconnaissance mutuelle. Et c’est bien souvent par le moyen de transgression de l’ordre établi, à coup d’exceptions exemplaires, que l’amour poursuit son œuvre de conversion au niveau même du sens de la justice. On ne peut pas ici, ne pas se souvenir des campagnes de désobéissance civile du Mahatma Gandhi, de Martin Luther King, de Desmond Tutu et d’autres. Tout comme l’éthique précède la morale, l’amour précède la justice.

 

Gérard LEROY, le 22 novembre 2017