La question de la morale indépendante

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Pour Roland Covarel, en souvenir d'une amorce de discussion

   “Deux conditions sont nécessaires, écrivait Ferdinand Buisson, pour mettre sur pied une République ; l’une, facile, lui donner une constitution républicaine ; l’autre difficile, lui donner un peuple de républicains.” L’école se trouve ainsi investie d’une tâche : former et promouvoir un civisme républicain. Autrement dit  : élaborer une morale indépendante.

La première étape consistera à extraire de l’enseignement de la morale toute référence religieuse. Cependant, le programme de morale pour les écoles primaires de 1882 conserve des devoirs envers Dieu. Ce programme stipule en effet que si “l’instituteur n’est pas chargé de faire un cours sur la nature ou les attributs de Dieu, l’enfant ne doit pas prononcer légèrement le nom de Dieu” (...), et que l’instituteur doit s’attacher “à faire comprendre à l’enfant que le premier hommage qu’il doit à la Divinité, c’est l’obéissance aux lois de Dieu telles que les lui révèlent sa conscience et sa raison.”

Le problème est de savoir si, tout en n’étant pas sans rapport avec les croyances générales jusqu’ici professées, la morale laïque n’entraîne pas à l’écart toute référence religieuse. 

Ferdinand Buisson, dont l’ancien ministre de l’éducation Vincent Peillon analyse et développe la pensée dans l’ouvrage Une religion pour la République (Ed du Seuil), nous éclaire sur ce qu’il faut comprendre de cette morale indépendante. Rappelons que F. Buisson vient du protestantisme libéral, qu’il a été Directeur de l’enseignement primaire de 1879 à 1896, et député du XIIIe arrdt de Paris. Dans une conférence qui portait sur les deux types d’éducation, morale et religieuse, F. Buisson renversait la problématique théologique selon laquelle la seule foi religieuse est susceptible de fournir à la morale ses motifs et ses mobiles. En revanche, il pose la priorité d’une morale indépendante.

Cette morale indépendante prétend régler l’ensemble de la conduite, selon un principe emprunté à Jules Ferry, attribuant à l’école de n’avoir “charge que d’enseigner une morale, à savoir la bonne vieille morale de nos pères.” La formule n’est pas sans ambiguïtés. Ne serait-ce pas consacrer l’imprégnation chrétienne ? Sans doute pas si J. Ferry autant que F. Buisson évoque les références antiques, grecques ou romaines, de l’humanisme moral. Sans doute pas si l’on considère qu’au sein même de la société, même chrétienne, s’est développée une sagesse morale, indépendante des dogmes, valant pour elle-même et s’inscrivant dans le patrimoine humain.

Reste à savoir ce que devient une éducation religieuse indépendante de la morale. F. Buisson reprend ici la théorie du protestantisme libéral d’Auguste Sabatier, distinguant l’élément intellectuel ou dogmatique de l’élément affectif. La formulation de la croyance religieuse —l’élément intellectuel— est vouée au changement en fonction des évolutions culturelles. Ce que vise ici F. Buisson, c’est la suppression de l’élément dogmatique au profit de ce qui est pour lui le seul élément valable de la religion, l’élément affectif, sur la base d’une prise de conscience par l’homme de sa situation dans le monde. "Toute l'opération consiste bien, avec la foi laïque, à changer la nature même de la religion, de Dieu, du Christ, et à terrasser définitivement l'Eglise" (V. Peillon, Une religion pour la République, édition du Seuil, 2010, p. 277).

Le rapport ainsi établi exclut tout fondement religieux de la morale et tout contrôle de la religion sur une morale autonome. C’est cet aspect qu’illustre bien l’article 11 de la Charte de la laïcité à la rentrée de 2015. 

Alors qu’il se dégage de tout credo chrétien, F. Buisson continue cependant de se référer à Jésus, lequel est considéré non plus de nature divine et salvatrice, mais comme principe de révolution spirituelle initiant les hommes à la liberté. La seule mission qui est accordée à Jésus revient à se faire médiateur de sens puisque sa doctrine et sa vie “donnent un but et un sens nouveau à la vie humaine.”  Ce qui amène V. Peillon à conclure : "Il faut donc à la fois déraciner l'empreinte catholique qui ne s'accommode pas de la République et trouver, en dehors des formes religieuses traditionnelles, une religion de substitution qui arrive à inscrire jusque dans les moeurs, les coeurs, la chair, les valeurs et l'esprit républicain sans lesquels les institutions républicaines sont des corps sans âme qui se préparent à tous les dévoiements" (V. Peillon, ibid, p. 34).

Voilà qui est clair.

 

Gérard LEROY, le 1er octobre 2015