Questionneurs de sens

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   En amont de l'éthique, n’y a-t-il pas un champ à explorer à nouveaux frais, entre éthique et anthropologie, reconnaissant que l'être humain est d’abord donné à lui-même. Selon l’adage de Martin Heidegger, l’homme est fondamentalement “cet être pour lequel, au-dedans de son être, il y va de son être même.” La dynamique de l’homme, qu’il exprime dans le projet de construction de sa propre histoire qu’il mêlera à l’histoire de son temps, s’appuie sur un sens dont la demande et la capacité d’en rendre compte est au coeur de tout homme, en quête d’un vouloir-être, par-delà son immédiateté quotidienne (1). 

Cette recherche témoigne de l'authenticité de l'interprétation de cette donation à soi. Elle relève de notre factualité même. Il s’agit de reconnaître la potentialité de rationalisation qui habite tout homme. Une telle démarche permet de dépasser la vague conception déontologique de la pluralité des opinions. La demande de sens, immanente à chacune de ces opinions, implique la potentialité de rationalisation qui suscite ces opinions. La pensée moderne de l'agir, en distinguant la visée dynamique d'une vie accomplie sous le signe d'actions estimées bonnes, autrement dit l’éthique, et les comportements individuels et sociaux en regard des normes, autrement dit la morale,

cette distinction a tendance à séparer la question du sens de la question du devoir, accordant le primat à la question de la coexistence par rapport à la recherche du sens. 

Ainsi ont procédé les contractualistes (Hobbes, Locke, Rousseau), héritiers de la tradition libérale, subordonnant la question du sens et de la valeur éthique au devoir —à la déontologie— d’obéir à la norme. Ils limitent ainsi l'universalité aux questions, libérées de toute téléologie, qui sont relatives à la justice des normes de la coexistence des individus et des groupes. La question de la vie bonne n'a plus alors qu'un caractère privé, se ramenant aux conditions de la réalisation de soi (cf. Habermas, Rawls, Apel). Notre préoccupation devrait admettre une exigeante recherche des principes et des règles de la vie morale, susceptibles d'un accord universel. Ne tentons pas seulement de substituer une perspective à une autre, qui n'aboutirait qu'à l'absolutisation du vécu subjectif. Il s’agit, au contraire, de relever le défi d'une détermination susceptible d'universalisation en accueillant une rationalité et une méthode dialogiques (2). 

Il faut pour cela prendre en compte la recherche du sens de l'existence, dont l’homme n’est pas maître, mais seulement son questionneur. N’allons pas voir là une façon de revenir en arrière, de bannir la modernité; il s’agit simplement de remettre sur le métier l'expérience historique qui reconnaît à la fois l'autonomie du sujet et sa valeur.

 

Gérard LEROY, le 12 avril 2015

 

(1) C. Geffré, R. Debray, Dieu, avec ou sans religion, Bayard, 2006, p.47

(2) cf. Alfred Gomez-Muller, Éthique, coexistence et sens, préface de Jean Ladrière, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.