À quoi aspire le transhumanisme ?

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Pour Sophie Guerlin, en hommage amical

   Si on l’envisage à hauteur humaine, le transhumanisme aspire au rétablissement de la condition humaine, voulant arracher l'être humain à « la loterie de la nature », lui permettre de dépasser ses limites corporelles, surmonter la mortalité. Bref le transhumanisme s'attelle à corriger les ratés de la création. À commencer par celui qui nous destine à la mort. Insupportable.  N’avons-nous pas entendu, aussitôt après les premières expériences de clonage : « nous devenons immortels ! ». Sans penser que cette condition serait sans doute encore plus insupportable que la condition mortelle où nous sommes.  

Tel est le cœur du transhumanisme : notre condition d'humbles mortels pourrait, grâce à notre technique, ne pas être la condition humaine définitive. 

Le transhumanisme aspire à une vie plus glorieuse et accomplie, non seulement par sa réalisation sociale ou psychologique, mais aussi corporelle. Mais ce salut —appelons les choses par leur nom— ne viendra pas d'une intervention extérieure à l'humain, d'un Dieu, mais de l’œuvre même de l’homme. Si le progrès technologique est l’horizon humain, son salut est à la portée de ce progrès technologique qui se dessine comme capable de l’atteindre. 

On remarque cependant le peu d'intérêt des transhumanistes pour le statut métaphysique de la technologie et son développement. L’enracinement social, économique et politique est encore absent de la littérature transhumaniste. On ne l’évoque pas dans les tables rondes. La technologie y est présentée hors-sol, comme un deus ex machina, au sens propre du terme.

On voudrait assigner aux techniques un rôle salvateur. Mais la technique est à la fois utile et insuffisante à apporter un salut. Les limites, mais aussi les risques conséquents aux progrès techniques, ceux de la génétique par exemple, doivent alerter la vigilance des chrétiens, comme de tout humain. Les chrétiens ont donc la responsabilité de s'investir dans la quête technologique, pour en dégager le potentiel libératoire. Karl Rahner, dans un article de 1966 sur « l’auto-manipulation de l'homme », évoquait les débuts balbutiants de la génétique en ayant bien conscience de ses enjeux. Il écrivait qu'« il y aurait à déplorer que les chrétiens (à la différence de l'Église officielle qui, comme telle, n'a pas de devoir ici) fassent preuve de si peu de courage et d'imagination créatrice pour contribuer à une idéologie constructive en faveur de cette auto-manipulation et de son avenir lointain, encore que catégorial. En général, ils se contentent, en conservateurs, de mettre en garde et de freiner ». Voilà des lignes, signées de la main d'un des plus grands théologiens catholiques du XXe siècle, dont la pertinence se vérifie encore aujourd'hui.

En filigrane, dans le vœu transhumaniste on décèle une dimension eschatologique. Le transhumanisme propose un salut et une guérison par l'avènement technologique. Des figures majeures du mouvement ont souscrit un contrat pour que leur corps (ou leur tête) soit cryonisé après leur mort. Le fondateur de la cryonie émet un questionnement religieux, en arrière plan d’un matérialisme affirmé. La congélation est pour lui une suspension de la vie, dans l'attente d'une réanimation qui ressemble à bien des égards à la résurrection, en attribuant à ce corps nouveau d’être libéré de sa mortalité. Cette idée d'un sommeil dans l'attente d'un salut n'est pas sans rappeler la dormition ou encore la prière liturgique chrétienne qui s'adresse ainsi à Dieu : « Souviens-toi aussi de nos frères et sœurs qui se sont endormis dans l'espérance de la résurrection ». 

Le corps téléchargé dans une mémoire numérique –autre version de l'immortalité cultivée par certains transhumanistes– traduit aussi l'espérance d'accéder à un corps total, à un corps glorieux, qui correspond peut-être à une autre sensibilité, plus chrétienne...

 

Gérard LEROY, le 7 août 2018