Retour sur les noces de Cana

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Pour Séverine Courtois, en hommage amical

   Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit «Ils n’ont pas de vin». Mais Jésus lui répondit “Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue (...) Quoi qu’il vous dise, faite-le répond sa mère. (...) Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, on fait servir le moins bon ; "mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant” (...) Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui” (Jn 2, 1-11).

Dans la littérature populaire de l’époque, particulièrement dans le domaine hellénistique, on trouve des récits d’expulsions de démons, de guérisons, de tempêtes apaisées, de miracles de vin. Quelques uns de ces récits présentent des affinités étroites avec des récits évangéliques laissant deviner que la tradition chrétienne a emprunté aux récits de l’époque, à la tradition hellénistique particulièrement. 

Le récit des noces de Cana est présenté comme le premier miracle de Jésus, c'est dire son importance symbolique et sa portée spirituelle. La noce eut lieu “le troisième jour”, soit trois jours après la promesse faite à Nathanaël, sept jours après la scène de Béthanie (Jn 1, 28). L’évangile s’ouvre donc, comme la Genèse, par une semaine qui aboutit, le 7e jour, par une manifestation de la gloire de Jésus (Jn 2, 11). Ce “troisième jour” n'est pas sans signification. Quant à la pénurie de vin, elle se réfère aux sacrifices d'animaux agonisant. 

Le vin manquait. Les convives avaient consommé ! Il y avait là six jarres de pierre qui “contenaient chacune deux à trois mesures”, soit 80 à 120 litres de vin, quantité considérable. Depuis les origines la vigne et le vin sont, en Orient, le symbole d’un temps nouveau. Le vin nouveau représente la nouvelle alliance. Le meilleur vin est donné à la fin des noces. C'est une référence à la gloire du temple dans les derniers jours prédite par Isaïe (2, 2). Le meilleur vin servi à la fin annonce la plénitude de la parousie.

Que me veux-tu femme ? dit Jésus à sa mère. Littéralement “Qu’y a-t-il pour toi et pour moi ?”. Cette expression, courante dans les milieux juifs comme dans la langue grecque, marque une différence entre les interlocuteurs. Ainsi l’action de Jésus va le situer à un niveau très au-dessus de celui de Marie. Quant à l’usage du mot “femme”, il n’a rien d’irrespectueux, il est conforme aux usages helléniques dont use Jean en plusieurs endroits de son évangile (cf. Jn 4, 21 ; 8, 10 ; 20, 13). Jésus prend ici ses distances avec sa mère (cf. Lc 2, 49) et signifie que le miracle qui va se produire relève de la volonté de son Père. Autre traduction possible grammaticalement : “Mon heure n’est-elle pas encore venue ?” On peut imaginer que l’évangéliste pense ici à l’annonce du vin de la dernière Cène, ce que reprend le tableau de Véronèse (cf. Musée du Louvre). 

Le thème de l’heure a aussi son importance. Le mot “heure”, cher à Jean, désigne le moment de la manifestation de la gloire de Jésus. Il s’agit le plus souvent de l’heure de la Croix qui marque le passage dans la gloire (cf. Jn 12, 23 ; 12, 27 ; 13, 1 etc.). Les signes sont liés aux grands prodiges qui doivent marquer l’inauguration des temps messianiques. Jean considère les miracles comme des événements eschatologiques laissant percevoir aux croyants la gloire de Jésus. 

Ce récit signifie un nouveau commencement, “le commencement des signes de Jésus” (2, 11). Le sens des signes est en filigrane dans les discours. La même expression “naître” “anôthén” peut se traduire de deux façons : “naître de nouveau”, ou “naître d’en haut”.

Le signe, comme le mythe, est nécessaire pour découvrir une vérité impossible à transmettre sans le secours, le détour du symbole et du mythe, une vérité impossible à dire d’un simple point de vue scientifique ou philosophique. La démythologisation, par la dure ascèse des conclusions du savoir scientifique, permet ensuite de formuler le sacré dans un langage rationnel, théologique.

Par ce premier miracle Jésus transforme la réjouissance humaine en noces divines. N’est-ce pas là le symbole d'alliance entre Dieu et les hommes ?

 

Gérard LEROY, le 16 janvier 2017