Rome brûle ! La cité est en flammes !

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Pour Élias, avec mon affection

   Le feu avait gagné les jardins des collines voisines du cirque, et les boutiques qui l’entouraient, entre le Palatin et le Cœlius, pleines d’huiles et d’étoffes, commençaient à crépiter, attisées par un vent violent. Le ciel, au-dessus de la ville, rougissait à mesure que déclinait la lumière du jour et s’emplissait d’immenses nuages de fumée. Des milliers de gens couraient comme des torches dans la nuit. 

Du sommet d’une colline d’où il observait la mer de fumée, Néron entendit ces mots : « Ne vous étonnez pas. Le feu a été allumé par des ordres venus d’en-haut. » Néron convoqua une réunion d’urgence. L’incendie était parti du Grand cirque, dans la partie adjacente aux quartiers du mont Cœlius et du Palatin. Le feu se développa. Il avait en effet enveloppé le quartier mal famé de Suburre et atteint l’Esquilin, à l’est de Rome. Nous étions le 13 juillet 64. L’empereur parcourait les quartiers ravagés se mêlant aux sauveteurs, « risquant sa vie à plusieurs reprises dans les rues tortueuses » (cf. Tacite, Annale, XV). Les gens, trop affolés, ne le reconnaissaient pas.

La 4e nuit, Tigellin lui souffla d’écrire un poème sur l’incendie de Rome. Quel sujet pour un grand poète ! Et Néron écrivit : « Faits immortels, chants immortels… ». Au matin, on se répétait que Néron était monté sur la tour de Mécène pour chanter l’incendie de Rome.

L’incendie se prolongea pendant 7 nuits et 6 jours. Le 6e jour, la marée ardente s’arrêta au pied de l’Esquilin. Tout ressemblait à un cimetière de murs noircis et brûlants. Au-dessus du Capitole, les flammes avaient léché la statue de Jupiter. Les plus désespérés se jetaient encore dans les braises. 

Le peuple, las, commençait à accuser Néron d’avoir été la cause de ce désastre. Comme le groupe de gens hostiles à l’empereur s’accroissait, Tigellin, son plus récent conseiller, lui recommanda alors de trouver les responsables de l’incendie de la Cité. C’était, d’après Tigellin, la seule façon de satisfaire et calmer le peuple.  Tout aussitôt des voix s’élevèrent pour accuser les chrétiens. Les ministres, les sénateurs, les prêtres des temples, les philosophes, les Romains et les étrangers, se dressèrent contre les chrétiens. Néron consulta son conseil privé. Il reconnut que sa politique libérale avaient permis à ce Pierre et à ce Paul de prêcher leur nouveau dieu dans les provinces, jusque dans son prétoire. Tigellin dénonça cette tolérance. Popée, l’épouse de Néron, se rangea derrière Tigellin, qui mit l’accent sur le caractère dangereux de ces gens perçus comme des brigands, pour la plupart des esclaves ou des étrangers de classe inférieure. Le peuple attendait qu’ils soient châtiés pour avoir brûlé Rome. Sénèque, l’ancien précepteur et ministre de Néron, ajouta : « Ces chrétiens déclarent que l’esclavage est une iniquité, que les esclaves et les maîtres sont égaux (…) Que deviendrions-nous s’il n’y avait plus d’esclaves ? Nous n’aurions plus de main-d’œuvre pour les mines et les manufactures. Ces chrétiens prêchent un nouvel ordre social, insista Sénèque, ce qui est dangereux. Ils croient à l’égalité de tous les hommes, et cette idée nouvelle attire les esclaves et les nécessiteux. Inutile d’exiger plus de douceur envers les esclaves. Cet évangile chrétien va trop loin. »

Le peuple les haïssait profondément et serait donc satisfait qu’un châtiment constituât un exemple salutaire pour éloigner les cultes étrangers. On pourrait donner à ce châtiment le caractère d’un sacrifice à Jupiter et à Apollon, trop souvent oublié. Le chef de la police, à son tour, condamna cette nouvelle superstition qui faisait des millions d’adeptes. La religion chrétienne les arrachait aux croyances de leurs ancêtres à la base de la vie romaine. L’empereur serait surpris d’apprendre combien de convertis avaient fait, dans le palais même, ce Pierre et ce Paul.

« Que fait-on de ces chrétiens », demanda Néron ?

Dans toutes les tavernes on ne parlait que de cela, du châtiment qu’on inventerait. Le soir même il fut annoncé que le procès des chrétiens commencerait bientôt. La nouvelle fut accueillie avec une grande satisfaction. Le chef de la police ouvrit aussitôt l’enquête. Des informations, il n’en manquait pas. Le plus difficile fut d’endiguer la marée des dénonciations. 

Le procès s’ouvrit à la fin de l’été 64. Une foule bigarrée de prisonniers fut amenée au tribunal du prêteur. Y défilèrent des esclaves, des loqueteux pour la plupart, des hommes d’Orient, à la peau sombre. Les informateurs déposèrent un à un, déclarant que les prisonniers présents avaient tous refusé leur aide aux incendiés. Tous ces indigents dénoncés déclarèrent qu’ils appartenaient à cette même communauté qui adorait Jésus de Galilée, fils de Dieu. Ils niaient en même temps avoir causé l’incendie, bien que certains déclaraient que Jésus avait commandé aux anges de jeter sur Rome des étoiles en flammes, inaugurant la fin de Rome. 

Tout cela jetait le public en émoi.

On consulta les directeurs de théâtres sur la forme à donner à l’exécution en masse des chrétiens. Finalement, on décida d’organiser une fête mythologique dans les jardins de cette petite plaine qu’on appelait l'ager Vaticanus aux bords du Tibre, se relevant légèrement en une colline, les Montes Vaticani (colline Vaticane). Quelques unes des villas bâties autour de « jardins impériaux » avaient été jadis propriété de la mère de Néron, Agrippine.

On arrêta une foule de chrétiens. Les prisons et les cachots du cirque se remplissaient. 

Le premier soir on attacha à des poteaux 3000 prisonniers revêtus d’une tunique imbibée d’huile, de poix et de résine. Les poteaux furent plantés à des intervalles réguliers le long des allées des jardins, autour des tonnelles vertes, dans les bosquets, près des statues, autour du champ de courses. Les chrétiennes furent victimes de l’usage qui s’était introduit de faire jouer des rôles mythologiques aux condamnés dans l’amphithéâtre. On les força à traverser les divers supplices du Tartare et à endurer les outrages dont les récits mythologiques abondent. Clément de Rome († v. 98) les dénombre cinquante ces chrétiennes poussées vers le cirque. La nuit venue on mit le feu aux statues vivantes. Les allées se transformèrent en chemins embrasés par des torches mouvantes. Les jardins de Néron étaient illuminés, raconte Tacite, par des flambeaux vivants de chrétiens.

Ces représentations dramatiques se terminaient par la mort, au naturel, de l’acteur. Les chrétiennes étaient forcées de jouer un rôle de la mythologie, celui des Danaïdes, ces cinquante filles du roi Danaos qui accompagnent leur père fuyant ses neveux et qui, après avoir proposé une réconciliation, épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces sur l'ordre de leur père. Les Danaïdes sont condamnées aux Enfers. Les chrétiennes les imiteront dans les jardins du Vatican.

Néron, costumé en Apollon, apparut alors sur un char d’ivoire, trainé par douze bacchantes. Les serviteurs du palais annoncèrent que des vins soigneusement frappés et un souper somptueux attendaient le peuple de Rome, en liesse.

 

Gérard Leroy, le 24 novembre 2018