Les souvenirs se voilent...

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à Bernard Kouchner, en partage

   ...en ce matin d’automne que traverse mon footing. Le canal de la Robine, à Narbonne, bordé de platanes roussis à l’été de la Saint-Martin, s’écoule silencieusement. Ses bosquets chuchotent sous le vent, s’ouvrant par endroits sur un plateau de vignes que darde un soleil timide. Le ciel est bleu comme le silence est grand, traversé par quelques petits cris stridents d’alouettes, de bergeronnettes ou de mésanges. 

La Toussaint a sonné. Ton anniversaire, et le mien, aussi. Quand descend le soir sur ma terrasse, un verre de bière à portée, que la triomphante lumière des longs jours de l’été décline, je m’enveloppe du silence qui envahit la terre, et nous comble, et nous borde déjà.

Commence alors le vagabondage de mes souvenirs, autour de ce Paris que j’ai eu grand’peine à quitter, laissant derrière nous des années si heureuses que se ranime un peu de mélancolie. “Respirer à Paris, ça conserve l’âme”, disait Hugo. L’âme de notre ami Geffré prenait ses vacances quand il conduisait dans Paris, “jurant par-là, jurant par-ci, jurant à langue raccourci’ “ ! “Conduire dans Paris, c’est une question de vocabulaire”, disait Audiard. 

L’araignée de la mélancolie étend sa toile grise sur les passés heureux, qui défilent dans ma mémoire comme nos tours de footing au jardin du Luxembourg. Le soir, nous aimions traîner, parfois tard, à la Rotonde de Montparnasse, à la Coupole aussi. Nous flânions volontiers, le dimanche après-midi, sur ces placettes d’où s’échappaient un air de jazz, comme sur la place des Vosges qui se pare toujours de ses habits de cour, la Place des Vosges, plus vieux rose que jamais. 

Et le “Luco” comme on l’appelle encore, le célèbre Château Vauvert, qui avait autrefois attiré les malandrins, abrité les truands, les gueux qui s’en allaient traîner “au diable Vauvert !”, nous en avions fait —qui aurait pu nous l’interdire— “notre” Luco. 

Dans la douce quiétude des petits matins frais le Luco accueille aujourd’hui ces pantins désarticulés qui accumulent les kilomètres. Ils croisent ces dames qu’on verrait bien en crinoline, poussant un landau. Le bassin s’entoure de ces chaises aux bras de fer forgé fabriquées sur mesure pour les amateurs de siestes, que d’élégantes vieilles dames ne se disputeront pas. Car il est encore tôt. 

L’hiver s’annonce, la pudeur des arbres demi-nus est malmenée par le vent déjà froid.  Les parterres aux dessins géométriques finement ciselés s’effaceront bientôt sous un tapis de glace. Les statues impassibles offrent aux pigeons le perchoir de leurs coiffes. Le brouillard à tout pris, ce matin, autour du palais ; le brouillard a tout mis dans son sac de coton.

La ronde des coureurs ne dure que ce que dure le temps d’une aurore prolongée. Comme un manège, et comme si la cloche du forain avait retenti, la course s’arrête et l’essaim s’éparpille soudain. Et l’on se dit : “à demain !

  Le Luco, parce qu’il est habillé d’arbres majestueux qui étouffent les confidences, parce qu’il y a des enfants qui rient, parce qu’il y a des femmes qui ondulent et des hommes qui courent après rien, c’est le plus beau refuge du monde. 

Je m'en vais mettre un 45 Tours de Francis Lemarque sur ma platine...

Et te souhaiter un bon anniversaire, l’ami.

 

Gérard leroy, 1er Novembre 2017