Surprenant ce texte de Jean-Paul Sartre pour Noël

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  Comment saisir Noël si l'on ne s'interroge pas sur les conditions de la venue de Jésus ? Si l'on est indifférent aux tribulations de Joseph et de Marie dans les quelques mois qui ont précédé sa naissance ? Comment Joseph pourrait-il supporter l'annonce que lui ferait Marie ? Comment Marie, consciente d'être couverte d'opprobre, qui risquait d'être mise au rang des prostituées, menacée de la lapidation par dessus le marché, comment allait-elle faire face à l'horrible certitude de son fiancé qui l'avait laissée vierge ?

Joseph pouvait-il répudier Marie en taisant les raisons du recours de cette faculté légale qu'avaient les hommes de se séparer de leur femme, selon leur bon vouloir ? Dans ce tout petit village de Nazareth de l'époque, qui aurait compris que Joseph, à la veille de son mariage, répudiât sa femme, alors qu'elle ne pouvait plus cacher ses rondeurs ? Que pouvait-il faire, sinon se retirer pudiquement d'une affaire qui dépassait toute capacité d'entendement ?

Marie, première chrétienne de l'histoire, qui a cru dès l'Annonciation à l'amour de Dieu, se demandera souvent : "Mais qui donc est mon enfant ?" L'ange, puis Joseph, puis sa cousine Élisabeth, les mages, le vieillard Siméon, Jean-Baptiste lui-même l'aideront à découvrir tout ce qui dans la Loi et les Prophètes concernait son fils. Mais qui donc est cet enfant ?

C'est celui que Dieu, qui a tant aimé le monde, a donné au monde : son fils .

L'extrait d'une pièce de théâtre écrite par Jean-Paul Sartre et donnée le 24 décembre 1940 au stalag XII de Trèves, invite le regard à se pencher sur cette histoire. Il s'agit de Bariona ou le fils du tonnerre, pièce écrite et montée par Jean-Paul Sartre, alors qu'il s'y trouve prisonnier. Cette pièce est destinée à ses camarades de captivité pour la fête de Noël.

 

Extrait du Vème tableau, scène 3.

Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux qui n’a paru qu’une fois sur une figure humaine. Car le Christ est son enfant, la chair de sa chair, le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois et lui donnera le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Et par moments, la tension est si forte qu’elle oublie qu’il est Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit: “Mon petit”. (...)

 Elle le regarde et elle pense : “Ce Dieu est mon enfant. Cette chair divine est ma chair. Il est fait de moi, il a mes yeux, et cette forme de sa bouche, c’est la forme de la mienne, il me ressemble.  Il est Dieu et il me ressemble.”

Aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule, un Dieu tout petit qu’on peut couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui rit.

 C’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre.”

 

G. L. , le 23 décembre 2008