Ambroise de Milan, orateur et forte tête (337 - 397)

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Pour Annette et Pierre Jany, que j'embrasse

   À Milan, à la fin du IVe siècle,  les passions sont à vif. Les catholiques fidèles à Nicée s’opposent aux partisans ariens de l’évêque Auxence récemment décédé et l’élection du successeur est d’un enjeu d’autant plus considérable que Milan est l’une des capitales de l’Empire, où réside l’empereur lui-même lorsqu’il séjourne dans le nord de l’Italie, avec sa cour. 

Ambroise ne sait pas ce qui l’attend. Il est né, croit-on, à Trèves, en 337 ou 339. Une mosaïque de Milan le représente petit, émacié, une tête oblongue, barbue, des yeux noirs. On décèle dans ses traits l’autorité dont il fit preuve, la ferveur et l’humilité qui impose la distance.

Ambroise ambitionne de devenir haut fonctionnaire, suivant ainsi la trace de son père, préfet des Gaules. À la mort de ce dernier la famille rejoint Rome. Ambroise y fait des études, s’initie à la philosophie, lit Cicéron, prépare l’avocature, plaide même avec éclat. On lui confie alors la charge de la gouvernance de deux provinces en Italie, avec résidence à Milan. Ambroise n’a que trente-cinq ans mais sait déjà se tenir à l’écart des factions qui s’affrontent.

Il est apprécié des Milanais. Tellement qu’il est appelé par la population à la succession épiscopale d’Auxence. On imagine la foule scandant : “Ambroise, évêque !”. Or, à l’instar de quelques uns des Pères que la fonction n’attirait guère, Ambroise ne souhaite nullement cette charge. Faudrait-il encore qu’il soit baptisé ! Mais il est habité par une forte conscience du devoir et se dit prêt à tout, même à abandonner son projet pour servir Notre Seigneur Jésus-Christ. Tout le peuple milanais est soutenu dans son projet par l’empereur chrétien Valentinien Ier. Ambroise s’incline. Il reçoit le baptême et est ordonné évêque en décembre de cette année 374. Les choses étaient pressées. À l’occasion de cette ordination Ambroise distribue tous ses biens à l’Église et aux pauvres de la ville.

Ambroise oriente alors ses études vers l’exégèse, consulte notamment les travaux d’Origène, et ceux de Philon d’Alexandrie, ce philosophe juif du premier siècle dont l’interprétation du Pentateuque est influencée par la philosophie grecque.

Ambroise explique la Bible chaque dimanche, dans sa cathédrale, à ses ouailles milanaises. Qu’il traite du mal, de la mort, de la richesse, il s’appuie sur la Bible sur laquelle il revient en permanence. 

Il conserve le souci de faire connaître le Christ à sa communauté, ce Christ qui est Fils de Dieu et Dieu lui-même. Toute la sensibilité spirituelle d’Ambroise est nourrie de l’Évangile de Luc, et s’accorde aux thèmes de la miséricorde, à l’attention à la femme —il se souciait de la femme chrétienne, des veuves, des vierges, des moniales, d’une manière que l’on ne retrouve guère chez les autres Pères de l’Église—, et bien sûr aux pauvres. Il est chaleureux, très éloigné des préjugés de son temps, il est humain, profondément. Il organise les secours aux indigents, dénonce l’extension des grands domaines aux dépens des petits paysans endettés. 

Ambroise se mettait au service des personnes chargées de problèmes. Il y avait toujours devant son évêché une longue file qui attendait de pouvoir parler avec lui, en quête de réconfort et d'espérance. C’est ainsi qu’en parle Augustin, qui avoue, dans ses Confessions (cf. Confess. 6, 3), son émerveillement en voyant Ambroise lire l'Ecriture en gardant la bouche close, uniquement avec les yeux. De fait, au cours des premiers siècles chrétiens la lecture était strictement conçue en vue d’être proclamée. La lecture à haute voix facilitait également la compréhension de celui qui lisait. Le fait qu'Ambroise puisse parcourir les pages uniquement avec les yeux, révèle à un Augustin admiratif une capacité singulière de lecture et de familiarité avec les Ecritures. Dans cette "lecture du bout des lèvres", où le cœur s'applique à comprendre la Parole de Dieu, on peut entrevoir la méthode de la catéchèse ambrosienne :  c'est l'Ecriture elle-même, intimement assimilée, qui suggère ce qu’il faut annoncer pour convertir les cœurs.

Comme pasteur, Ambroise prend soin de ses prêtres, leur composant un code de vie : les Devoirs des ministres. Il participe enfin efficacement à l’extinction définitive de l’arianisme, tout en luttant contre le polythéisme romain encore vivace.

Le jeune empereur Gratien qui succède à son père Valentinien, le prend comme conseiller religieux. L’empereur est alors formé à la dogmatique, et prend connaissance des traités d’Ambroise sur la foi, l’Esprit-Saint, l’Incarnation, ce qui lui permet d’accéder aux débats théologiques avec plus de clairvoyance. Ambroise parvient presque à imposer l’orthodoxie nicéenne en Occident. Mais Gratien est assassiné, très jeune, à 24 ans, par une faction rebelle de l’armée, et, comble de malheur, son successeur n’est encore qu’un enfant sous la tutelle d’une mère arienne. Celle-ci somme Ambroise, qu’elle veut soumettre, de lui remettre, à elle, l’une des basiliques de la chrétienté. Ambroise refuse, risquant là la peine de mort. Alors l’armée tente l’occupation de l’une des basiliques de la ville, pendant la semaine sainte de 386. La population se révolte. Une émeute s’amorce. La colère est assez forte pour que la cour cède.

Quatre ans plus tard, c’est Théodose qui est aux commandes de l’empire, et qui se rend coupable d’un massacre inouï des Thessaloniciens pour réprimer une émeute. Ambroise ose alors une mesure qu’aucun chef de l’Église ne s’était jamais permis : il soumet l’empereur à la pénitence publique, sanction qu’on appliquait alors au commun des pécheurs ! L’empereur obtempère. On est à Noël de l’an 390. 

Ambroise a lutté tout au long de sa vie avec une énergie jamais prise en défaut contre tous ceux qui déforment les traits du Christ ou nient sa divinité. “Le Christ est tout pour nous, dit il : si tu es blessé, il est le médecin; si tu es brûlant de fièvre, il est la fontaine; si tu es opprimé, il est la justice; si tu as besoin de secours, il est la force; si tu crains la mort, il est la vie; si tu désires le ciel, il est le chemin; si tu fuis les ténèbres, il est la lumière; si tu as faim il est la nourriture.”

Cet homme doté dès l’enfance de talents rares, était tout à la fois un intellectuel et un orateur, l’orateur qui a séduit Augustin. Ambroise s’est toujours montré apte à gérer l’événement le plus délicat, avec une grande autorité toute naturelle, sans effort apparent. L’homme était homme de parole et d’écriture, au service de la liturgie qu’il embellit, avocat des pauvres et des opprimés, guide spirituel : tel a été l’évêque Ambroise de Milan, qui meurt le 4 avril 397, la veille de Pâques, tandis qu’il commentait le psaume XLIII : “Juge-moi, défends ma cause contre des gens sans merci; de l’homme perfide et pervers, Dieu, délivre-moi”.

 

Gérard LEROY, le 22 février 2014