Le tournant critique de la philosophie au XIXe siècle

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Pour Pierre Launay, que j’embrasse

   On s’accorde à dire que le XVIIIe siècle a été celui de la raison, le XXe celui de l’État et de la libération de l’homme par l’homme. Que peut-on dire de celui qui s’intercale entre les deux, le XIXe siècle. 

Celui-ci prolonge l’avènement de la raison par l’édification du rationalisme, obligeant la raison métaphysique à battre en retraite.

C’est avec Hegel que la raison semble pouvoir étouffer, phagocyter, intégrer tout ce qui ne relève pas d’elle, à savoir l’irrationnel. On cherche à comprendre les lois qui président à l’organisation du réel et en cela on ne fait que reprendre la problématique des Sept Sages de la Grèce antique. On a cherché, à réaliser, par la raison, la totalisation du savoir dans toutes les disciplines. On ouvre, au XIXe siècle, le grand marché du savoir.

Mais ce temps esquisse aussi l’horizon de l’histoire, lui cherchant un sens, une finalité qui soit universelle et qui oriente nos actes et nos vies. On rassemble les connaissances, on en fait des systèmes, synthétiques, dont on croit qu’ils vont expliquer le monde dans sa totalité.

En même temps se développe, et comme par réaction, l’individualisme, une philosophie du moi que cultive Barrès (Le culte du moi, trilogie romanesque dont le dernier volume paraît en 1891), le mouvement romantique, qu’illustre

la doctrine de Fichte. La puissance de la raison, amplifiée par sa volonté hégémonique, fait peur. La crainte semble justifiée quand accouche l’idée de collectivité “que charrie l’histoire de l’humanité”. C’est à travers les philosophes de ce temps, Fichte, Kierkegaard, entre autres, et la sociologie politique d’un Tocqueville, que l’on découvre les expressions et les questionnements de la société de cette fin de XIXe siècle.

Mû par la raison, le XIXe siècle l’applique à la science. Aussi ce siècle sera pour ses poursuivants l’âge de la science. Les découvertes scientifiques se succèdent en effet, entraînant le développement des techniques, l’amélioration du confort, la croissance de la richesse collective, tout cela qui fait naître l’idée, voire l’idéologie, du progrès illimité. La raison scientifique devient maître de la pensée. On ne s’interroge plus sur la chose en soi. On ne se pose plus la question du pourquoi des choses. La question tourne désormais autour du “comment”. “Comment” ça fonctionne ? “Comment” le monde est-il régi ? Par quelles lois, quels déterminismes ?

Pour y répondre se met en place la méthode expérimentale, l’outil de la raison scientifique dont Claude Bernard donnera l’analyse dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale en 1865. Les sciences expérimentales ont un tel succès que les sciences humaines s’en inspireront, telles la sociologie d’Auguste Comte, la méthode de Durkheim, la psychanalyse de Freud. 

La science connaît un tel essor qu’émerge ce qu’on appelle la raison positive, qui s’attache à comprendre le mécanisme des phénomènes. Le positivisme s’en tient exclusivement aux résultats expérimentaux des sciences de la nature. Il y a primauté du positif, du réel. La quête de l’absolu, la recherche de la cause passent au second plan. La raison scientifique devient le paradigme de la pensée.

Mais le déterminisme absolu se fragilise, en mathématiques par exemple où de nouvelles logiques apparaissent, en philosophie aussi, qui doit affronter le champ de l’existence et de la foi. On ne donne plus à la raison le pouvoir exclusif de gouverner le monde comme si la raison était universelle, d’autant que Nietzsche aura séduit en réfutant la finalité, les sens, et que Schopenhauer entraînera dans son sillage tous ceux qui refusent au monde une cause qui lui donnerait sa raison d’être. 

Conséquence ? Les savants d’aujourd’hui envisagent la raison comme une fabrique de calculs, non pour mesurer, estimer ce qui est déjà donné, mais pour façonner des faits conformes à leurs projets, au risque de se désintéresser de l’homme réel. L’homme est au seuil d’une possibilité tragique de se transformer lui-même. La rationalité et le rendement imprimeront les transformations à venir. N’y a-t-il pas là le risque de destruction de quelque chose que la science est incapable d’apprécier, que certains appellent le bonheur, dont la recherche donne à l’homme sa raison de vivre ?

 

Gérard LEROY, le 23 janvier 2015