Trotskisme, ou “la queue du serpent bouge encore”

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Pour Germain, ce clin d'œil amical

   L”URSS a disparu, le mur de Berlin est tombé, le PCF se désagrège, et le trotskisme semble résister. Quelques uns, en effet, comme Edwy Plenel, plus que Lionel Jospin, n’hésitent pas à dire leur fierté de leur passé militant.

Mais qui donc est Léon Trotski pour avoir été suivi par des intellectuels, ou des artistes, comme André Breton ?
À son avantage on notera que Léon Trotski n’a pas été “stalinien”, dénonçant les procès, la répression autant que la bureaucratie, ce qui lui a valu d’être traqué, pourchassé, et finalement assassiné sur ordre de Staline.

Son système combine cependant le militantisme communiste et la révolte contre l’ordre établi, fut-il celui de Staline.

Trotski est loin d’avoir été innocent dans la révolte de 1917. Au côté de Lénine il créa l’Armée rouge et mit en place l’organisation militaire de l’insurrection. Il porta la majeure partie des responsabilités dans la terreur, la répression, et les massacres commis bien avant l’arrivée de Staline à la barre de l’URSS vers la fin des années 20.

Avec Lénine, Trotski fut un ferme défenseur de la Tcheka, créée début décembre 1917, commission spéciale de lutte contre le sabotage, qui prit, fin 1918 la décision de déclencher la fameuse “terreur rouge”. C’est alors que Trotski institua le décret sur les otages, leur enfermement dans des camps de concentration.

Sur le plan du travail Trotski s’engagea dans une sorte de militarisation permettant d’encadrer les ouvriers et d’user et d’abuser de la répression en vue d’une augmentation de la rentabilité, les syndicats étant alors subordonnés à l’État bolchévique.

De toutes les répressions il en est une que l’on retient, celle exercée en 1921 sur les marins de l’Île de Kronstad, au nord-ouest de la Russie, qui s’étaient révoltés contre le pouvoir des bolchéviques. Résultat : un millier de prisonniers fusillés sur le champ, 2103 condamnés à mort, 6459 jetés en prison et dans les camps (1). Trotski n’a jamais exprimé le moindre remords vis à vis de ces massacres, qu’il a théorisé et justifié dans ses écrits sur le ton le plus cynique et avec une exigence pour le moins effrayante. Ainsi déclare-t-il que “Le prolétariat doit savoir mourir et savoir tuer” (2). Ce va-t-en guerre ne conçoit pas la guerre civile sans violences ni meurtre de vieillards et d'enfants. Technique moderne oblige ! “Qui veut la fin —(la fin est ici la victoire sur Franco)— doit vouloir les moyens —c’est-à-dire la guerre civile avec son cortège d’horreurs et de drames—.”

Ses méthodes sanglantes n’étonnent donc pas. Il les assume. Il les revendique même. Car pour Trotski la révolution est fondamentalement humaine. Trotski ferait presque s'émouvoir en se prétendant humaniste ! Car la révolution est censée aider les pauvres gens, ceux qui survivront bien entendu, car chacun est engagé dans un processus issu d’une vision holistique somme toute naturelle au communisme. Si bien que tous ceux, et notamment les personnalistes chrétiens, comme Emmanuel Mounier, qui font de la personne une fin en soi, passent aux yeux de Trotski pour décalés, naïfs, et empêcheurs de tourner en rond.  Car “pour rendre la personnalité sacrée, il faut détruire le régime social qui l’écrase. Et cette tâche ne peut être accomplie que par le fer et par le sang”. (3)

Nous sommes ici en présence de l’illustration de la terreur totalitaire. Hannah Arendt a montré que les totalitaires entendent s’adjoindre la propre volonté de l’homme, exploiter sa malléabilité pour la disposer à entrer dans ce vaste mouvement de l’Histoire.  Et qu’on veuille bien emboîter le pas sinon, c’est comme ennemi que celui qui s’écarte sera traité.

Le trotskisme réussit à tenir ensemble le lyrisme pour décrire tous les profits que tirera l’humanité du communisme, et un amoralisme ignoble présidant à la révolution. Viendra le temps, en quelque sorte, ou règnera l’amour, la tendresse, la liberté, où les travailleurs seront libérés de l’égoïsme qui les a exploités, où la personnalité “s’épanouira comme une fleur, comme s’épanouira la poésie” (4). Ainsi aura-t-on créé un homme nouveau, sorte de surhomme, que la vision prométhéenne et scientiste de la dictature communiste voulait façonner. Mais avant cela, faut-il encore aller s’immoler sur l’autel des sacrifices !

Voilà les convictions auxquelles nous invitaient à nous rendre ces phares du nouveau monde persuadés qu’ils se situaient dans une perspective historique révolutionnaire devant immanquablement déboucher sur le grand soir !

Le trotskisme est sans nul doute séduisant pour une jeunesse oisive et individualiste en mal d’action d’envergure capable de leur donner une raison de vivre et une identité. Ils constituent le nuage de traîne d’un ouragan marxiste-léniniste aujourd’hui dilué dans un ciel que d’autres nuages assombrissent, dont celui du capitalisme sans morale n’est pas le moins menaçant. L’effacement de la puissante URSS, la chute du mur de Berlin, et l’effondrement du PCF, créent des espaces vides que des groupes trotskistes espèrent bien occuper un jour ou l’autre. Leur implantation dans le secteur public n’est pas négligeable, à travers les syndicats FO, CGT pour Lutte ouvrière, Sud pour la Ligue communiste, ATTAC etc.

On dira, non sans raison, que le “néo-gauchisme” n’est pas similaire au gauchisme d’hier. Certes. Il n’en a pas moins gardé le caractère radical, un individualisme apolitique et autocentré, apparemment argumenté mais souvent confus, dont la révolte victimaire exacerbée tend à le légitimer.

Gérard LEROY,  le 21 mai 2011

  1. cf. Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, ouvrage collectif, Éditions Robert Laffont, 1997, marquant le quatre-vingtième anniversaire de la Révolution russe de 1917
  2. Léon Trotski, Terrorisme et communisme, Union Générale d’Éditions, 1963, p. 52.
  3. id. op. cit., p. 105.
  4. L. Trotski, Littérature et révolution, Les éditions de la Passion, 2000, p. 149.