Ultime et révélation

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Notre ami Claude GEFFRÉ a bien voulu nous transmettre la communication qu'il a donnée lors d'un Forum organisé par une paroisse protestante de Paris, sur le thème de l'Ultime

Je pense à l’ultime dans deux directions. Le mot a un sens à la fois temporel et existentiel. L’ultime c’est le dernier, le définitif. Dans la perspective d’une révélation, on se meut dans la dialectique de l’avant-dernier et du dernier pour parler comme Bonhoeffer. Et puis, l’ultime c’est l’Ultimate au sens de Paul Tillich, c’est-à-dire « ce qui me concerne de manière inconditionnelle ». On se situe alors dans la tension entre le relatif et l’absolu, le conditionné et l’inconditionné. Dans le domaine des religions, on a coutume par exemple de désigner l’islam comme La prophétie de l’ultime. On veut dire par là que l’islam est la religion de la dernière révélation qui vient confirmer et achever les révélations dont témoignent la religion d’Israël et le christianisme. Et en même temps, on veut dire que l’islam témoigne de l’ultime sur Dieu, c’est-à-dire l’unicité absolue, impénétrable de Dieu.

Dans les quelques réflexions qui suivent, je commencerai par une première approche du lien entre révélation et ultime. On pourra ensuite évoquer le cas de la révélation chrétienne. Mais les religions dites révélées n’ont pas le monopole de la révélation de l’ultime. Il faut insister sur les expériences révélatrices de l’ultime dans nos histoires personnelles comme dans l’histoire du monde. Et nous verrons que c’est au dernier âge de la vie qu’il y a une expérience privilégiée de l’ultime. Ainsi y a-t-il une complicité entre le temporel et l’existentiel.

1.Révélation et ultime. Le mot « révélation » ne désigne pas d’abord un savoir caché qui accède à notre connaissance. Il faut plutôt parler de l’irruption dans la trame de nos vies de quelque chose qui nous concerne de manière inconditionnelle, ce qui est justement la définition de l’ultime. C’est pourquoi l’expérience d’une révélation déborde la sphère du religieux. Toute existence humaine comporte des expériences révélatrices qui sont autre chose que de pures constructions subjectives. Ce qui survient est inobjectivable, mais cela coïncide avec une révélation de moi-même, la conscience d’une nouvelle possibilité d’existence. L’expérience de l’ultime, c’est donc l’expérience d’un gratuit, d’un indisponible qui me rejoint dans les profondeurs de mon existence.

 2. La révélation en christiansme. Pour les chrétiens, la révélation ultime, c’est Jésus-Christ lui-même comme oui définitif de Dieu à l’homme. Ce n’est pas seulement le message de Jésus, l’envoyé de Dieu, sur Dieu, l’homme et le monde. C’est l’événement de l’auto-comunication de Dieu, de la rencontre indicible de Dieu et de l’homme en Jésus de Nazareth. On a coutume de dire qu’il s’agit de la révélation dernière, ultime et qu’après il n’y en aura plus. Mais autant l’événement de Dieu qui vient à l’homme est indépassable, autant la révélation comme interprétation de cet événement est riche de potentialités inédites. C’est Jésus lui-même qui nous dit que c’est l’Esprit qui nous conduira à la plénitude de la vérité (Jn 16,13). Ainsi, la révélation n’est pas close. La révélation comme contenu intelligible n’a pas fini de faire sens en fonction du devenir de la conscience humaine dans l’histoire. C’est précisément parce que le message de Jésus porte sur l’identité ultime de Dieu qu’il est lui-même inadéquat, relatif, en référence aux limites de notre connaissance. Toute Parole de Dieu transmise par une Eglise ou une communauté n’est révélation au sens fort que si elle actualise l’ultime de Dieu et actualise dans l’homme une nouvelle possibilité d’existence. C’est bien pourquoi l’Ecriture comme sacrement de la Parole absente de Dieu est inséparable d’une tradition interprétative. C’est le cas dans les trois religions monothéistes afin que l’Ecriture ne soit pas une lettre morte mais esprit et vie.
 

3 Les expériences révélatrices de l’ultime. Les trois religions monothéistes n’ont pas le monopole de la révélation de l’ultime. Elles ne sont pas exclusives d’autres révélations de l’ultime, non seulement dans d’autres traditions religieuses, mais aussi dans l’histoire personnelle de chacun et aussi dans les mouvements de l’histoire.

Je cherche à parler d’expériences d’ouverture à une transcendance ultime mystérieuse. Elles peuvent être positives et je les décris volontiers comme l’expérience d’une gratuité inédite. Elles peuvent être aussi négatives et elles coïncident avec une responsabilité éthique face à la pesanteur insoutenable du mal.

- Dans le domaine du dialogue avec soi-même, il est important de découvrir que je n’ai pas la maîtrise du sens et que je suis précédé par un sens originaire venu d’ailleurs qui ne relève pas de la seule immanence de la conscience. C’est une autre manière de dire que je suis toujours précédé par cette énigme qu’est le don fabuleux de la vie sur lequel  insiste tant le philosophe Michel Henry. Dans les pires expériences de contingence absolue, cela peut conduire à la révolte. Mais cela peut m’inviter aussi à l’action de grâces et à l ‘émerveillement devant un don gratuit envers lequel je suis toujours un débiteur insolvable.

- Dans la sphère des relations inter-humaines, je puis découvrir qu’il y a un domaine de l’existence, un ultime dont je ne dispose pas, à savoir celui d’une parole vivante adressée à moi dans l’expérience de la gratuité de l’amour. Il crée du silence parce qu’il est lui-même cristallisateur de sens. Et toute parole vivante qui advient gratuitement est sans doute la meilleure pierre d’attente pour poser la question d’une autre parole ultime venue d’ailleurs. Pour reprendre une distinction qu’exploite Emmanuel Levinas, l’être humain ne se définit pas seulement par le besoin et la satisfaction de ses besoins mais par le désir et le dépassement de son désir. Il n’y a d’amour véritable sous le signe de la gratuité que si l’Autre est reconnu comme un sujet  et non comme un objet d’intérêt ou de consommation.

- Parmi les expériences révélatrices de quelque chose d’ultime, il faut aussi faire sa place à tout ce qui relève de l’expérience esthétique ou mieux de la culture au sens fort, c’est-à-dire du domaine du valoir dans sa différence avec la sphère de l’avoir ou du pouvoir ou encore de l’économique et du politique. L’expérience de la beauté est nécessairement un espace de transcendance. Elle s’enracine dans ce qui fait la singularité même de l’humain véritable, à savoir la capacité de symboliser qui est sous le signe de la gratuité. C’est là un mot typique de notre modernité. Le gratuit, ce n’est pas seulement le contraire du nécessaire. C’est ce qui est irréductible au domaine de l’avoir, du disponible. Nous sommes dans le domaine du jeu, de la dépense, et pourtant nous ne sommes pas dans l’ordre de l’arbitraire ou du fortuit. Que ce soit à propos du spectacle du monde créé ou de la refiguration du monde, c’est-à-dire de toutes les créations artistiques, dans les divers domaines de la musique, de la sculpture, de la peinture, ou encore dans celui de la langue, nous faisons l’expérience du beau comme de quelque chose de plus que nécessaire, de l’’ultime au sens ou nous nous sentons concernés de manière inconditionnelle. On pourrait faire l’inventaire des figures de transcendance dans la littérature contemporaine, en particulier dans la littérature poétique. On pourrait par exemple observer l’usage privilégié du mot “liminaire”, c’est-à-dire le pressentiment  d’un ultime proche sans préjuger de son caractère de plénitude ou de néant. Il en va de même pour le mot “seuil”, à propos des grandes réalités de la nature, la nuit, l’aube, les montagnes, la mer, le désert, qui sont les traces d’un ultime qui ne dit pas son nom…

À propos de la culture comme lieu d’une transcendance ultime, il conviendrait de faire une mention spéciale du septième art. Grâce aux ressources de l’image, du son et de la parole, le cinéma peut faire pressentir l’ultime de la condition humaine ou encore le vrai sacré. Au-delà des formes archaïques ou stéréotypées du sacré religieux, finalement le vrai sacré c’est le visage humain transfiguré par l’intensité de la passion, qu’il s’agisse de l’amour ou de la haine, de la joie ou de la souffrance, de la compassion ou de la cruauté. Je pense à l’ultime film de Bergmann, Saraband, qui nous livre une vision impitoyable de l’enfer de la haine mais en même temps nous suggère la victoire ultime sur l’inhumain par l’amour.

Jusqu’ici, j’ai parlé des expériences  révélatrices  de l’ultime à partir de ce dont je ne dispose pas, qu’il s’agisse de l’expérience de ma propre origine, d’une parole inédite, d’une rencontre imprévue dans l’ordre de l’amour ou de l’amitié, d’une révélation de la beauté qui touche au sublime. Mais il faut parler aussi des expériences négatives, celles de la confrontation avec le mal absolu. Elles peuvent nous acculer à la révolte. Mais elles peuvent aussi être paradoxalement un révélateur de la transcendance ultime de la conscience éthique. Comme disait Jean-Paul Sartre dans ses derniers entretiens, il s’agit d’une « convocation irrésistible ».

Nous avons une connaissance immédiate de la passion de millions d’hommes et de femmes qui sont les victimes soit de l’injustice des hommes, soit des catastrophes naturelles. Cela peut conduire à la banalisation du mal et à une certaine indifférence. Mais cela peut susciter aussi un élan planétaire de solidarité comme on l’a vu en décembre 2004 au moment du Tsumani. Il faut chercher à comprendre comment l’expérience éthique peut être un espace pour une révélation de l’ultime. Il y a comme une mystérieuse correspondance entre l’ultime dans l’ordre du mal et l’ultime dans l’ordre du bien. On connaît la réflexion tellement profonde d’André Malraux quand il écrit : « S’il est vrai que pour un esprit religieux, les camps comme le supplice d’un enfant innocent par une brute posent la suprême énigme, il est vrai aussi que pour un esprit agnostique la même énigme surgit avec le premier acte de pitié, d’héroïsme ou d’amour ». Le philosophe Emmanuel Levinas nous persuade que c’est devant le visage d’autrui, surtout s’il s’agit d’un autrui souffrant, que je découvre ma responsabilité infinie et que je puis discerner la trace d’un Ultime infiniment Autre. Un indice incontestable de transcendance ultime dans le monde qui est le nôtre, c‘est à la fois la conscience universelle de ce qui est proprement intolérable parce qu’inhumain et la certitude qu’« un autre monde est possible ». Face à la crise générale qui menace notre monde, il faut moins invoquer le jugement immanent de Dieu que de dénoncer l’infinie responsabilité des humains.
 

4. L’âge ultime de la vie.  Le dernier âge de la vie devrait être le temps de la mémoire heureuse des moments les plus forts de notre passé qui furent des expériences révélatrices de l’ultime dans le domaine de l’amour, du connaître, des diverses formes de l’art. On ne dira jamais assez l’énigme de la mort humaine qui est bien autre chose qu’un accident biologique. Autant la mort est naturelle en tant que nous sommes des êtres de chair et de sang, autant elle fait violence à notre désir d’un bonheur ultime en tant que nous sommes esprit.

Face au scandale de la mort, on peut se résigner de manière stoïque ou céder à la révolte. En fait, il faut chercher une troisième voie qui donne sens à cet âge ultime de la vie, que nous soyons religieux ou non. Et la bonne manière de surmonter le défi de la mort, c’est une plénitude de vie. Quel que soit l’âge de nos artères, notre cœur peut toujours battre jeune. Nous connaissons tous des hommes et des femmes qui sont des morts-vivants, c’est-à-dire qui anticipent leur mort physiquement, intellectuellement et moralement. Et au contraire, nous connaissons d’admirables vieillards qui sont toujours jeunes. Le vieil homme dépérit peut-être, l’homme nouveau ne cesse de renaître. Ils sont toujours jeunes parce qu’ils ont le sens de ce que le romancier russe Wasilli Grossman appelait dans son livre Vie et destin « la petite bonté humaine ». C’est là un « ultime » qui subsiste dans les pires conditions du Goulag.

 La vieillesse est une chance car selon le mot de Simone Weil, « la seule chose qui exige toute une vie d’apprentissage, c’est l’attention aux autres et la faculté de demander à son prochain : « quel est ton tourment ? » Ainsi, parce que jusqu’au dernier jour toute vie comporte une chance de renaissance, je crois pouvoir dire que ce n’est pas la vie humaine qui est mortelle, c’est la mort.

 
 

 

Claude Geffré