Louis VI, dit Le Gros, porte la couronne de France quand naît Pierre Abélard, en 1079, au Pallet, près de Nantes, d’un père qui a choisi les armes. C’est d’abord à lui que nous devons de le si bien connaître, précisément pour avoir écrit la mésaventure qui interrompit l'aventure amoureuse de Pierre Abélard avec la belle Héloïse dans une Lettre à un ami ou l’Histoire de mes malheurs, largement diffusée.

 On sait peu sur ce Breton avant son arrivée à Paris, à 23 ans, où son enseignement le fait vivre.

 Brillant, armé d’une bonne connaissance d’Aristote, excellent dialecticien, sûr de soi jusqu’à l’arrogance, plutôt beau, et séduisant. Le jeune homme se dit convaincu d’être “le seul philosophe au monde, et avec cela invincible” s’il vous plaît. Plus que philosophe, et en dépit d’une œuvre logique, Abélard est avant tout un moraliste et un théologien. Il avoue par ailleurs ne rien entendre aux mathématiques. Sa logique se développe donc sans tenir compte des connaissances scientifiques. Il n’est pas non plus métaphysicien et n’a pas, selon Jacques Paul (1), l’esprit inventif ni le génie spéculatif d’Anselme de Cantorbéry dont il fait l’éloge. En revanche l’homme est éloquent, capable d’analyse méthodique et de synthèse, et l’on s’accorde à le considérer comme un des fondateurs de la théologie médiévale.

Il commence par suivre l’enseignement de Guillaume de Champeaux, tenu pour le premier théoricien du temps, auquel nul n’ose porter contradiction, sinon Abélard soi-même. Ce Guillaume de Champeaux est écôlatre (2) en titre de Notre-Dame de Paris.

 

Où en est la question des universaux ?

L’une des questions philosophiques non résolue resurgit dans les controverses du milieu du XIe siècle. Comment en vient-on à dire, par exemple, que Socrate est un homme ? Cette proposition découle-t-elle d’un véritable savoir de vérités universelles ?

 Porphyre, dans l’Introduction à sa traduction de l’Organon, d’Aristote, avait fixé la liste des concepts attribuables à un individu: homme, animal, substance vivante, substance corporelle, et enfin substance. Il s’agissait de ranger les êtres ou les choses individuelles dans la catégorie la plus vaste, le concept le plus universel. Voilà pourquoi cette question est appelée la question des universaux.

 La querelle sur ce sujet est rude et simple à la fois. Présentons-là donc simplement. Ou les concepts sont des mots, ou bien ce sont des réalités. On appelle nominalistes ceux qui tiennent les universaux pour des mots, et réalistes ceux qui tiennent les universaux pour des réalités en soi.

 C’est du côté de Boèce que se rangent les réalistes. À cheval sur le Ve et le VIe siècle, le philosophe et poète Boèce, originaire de Rome, ministre quand son inspiration lui laisse un peu de répit, s'est mis en tête d’expliciter quelques thèmes restés confus (3). Mais Boèce n’en reste pas à l’explicitation par des concepts philosophiques des mystères théologiques. Il reprend une question dont l’importance se mesure à l’obstination des esprits à son endroit.

 Revenons encore un peu en arrière. Dans le Théètète, Platon usait du mot “dialectique” non seulement pour traduire l’habileté à discuter par mode de questions et réponses, mais aussi pour désigner l’art de ranger les choses en concepts plus généraux (Le Sophiste, 253, CD; Phèdre, 266, BC; Cratyle, 390 c). On se souvient que, plus tard, Aristote imagina le classement des êtres selon leurs espèces, distinguant les êtres inanimés des animés, les minéraux des végétaux, les animaux de l’homme. Vint ensuite la grande question de Porphyre : les espèces, les genres, les familles même, doivent-ils être considérés comme les êtres qu’on a classifiés sous leur chef et indépendamment d’eux, c’est à dire comme étant des substances en elles-mêmes ? Ou bien ces espèces, ces genres et ces familles ne viennent-ils à l’existence que comme concepts résultant de constructions purement intellectuelles et faits pour le rester ?

 Pour Boèce, les individus ont une essence commune et se distinguent par les accidents, c’est à dire par ce qui, à l’inverse des substances qui existent en soi, existent dans un autre qui en est le sujet. Boèce avait donc remis sur le tapis cette sempiternelle question des universaux. Le sujet n’a pas fini d’être débattu.

 Une longue période s'écoule, pendant laquelle il ne se passera pas grand-chose qui éclaircisse le débat, jusqu’à ce que l’opinion de Boèce soit reprise au XIe siècle par Guillaume de Champeaux, lequel est critiqué par Abélard pour qui les universaux sont tout juste des mots. Guillaume de Champeaux n’en démord pas, admet que les individus diffèrent par l’essence mais sans les croire pour autant différents. Allez vous y retrouver !

 Abélard distingue la chose du dire qui la désigne. Il remarque que c’est en quelque sorte existentiellement —il n’use pas de ce mot— que les individus se distinguent les uns des autres. L’universel est un mot qui, désignant un groupe d’individus de même nature, est chargé de sens. Abélard, subtilement, en vient à dire que le mot homme, qui désigne aussi bien Socrate que Platon qui sont l’un et l’autre des hommes, n’est pas à confondre avec l’ être homme qui fonde l’universel, qui définit la nature commune à tous les hommes. Le mot homme n’est donc qu’un mot, qui se rapporte à tel ou tel individu, indépendamment de ce qui les singularise et distingue, et permet, comme tous les concepts, une intellection des êtres et de leur existence spécifiée par leur nature, ce que n’ont pas saisi les réalistes.

 Aucune des positions ne l’emporte vraiment à la fin du XIIe siècle.

 Si éloignés que nous soyons aujourd’hui de ce débat qui paraît à beaucoup d’un autre temps, la querelle des universaux révèle cependant une question de fond: un discours universel peut-il prétendre être une vérité scientifique, valable pour tous les êtres —on dirait aujourd’hui pour “le singulier” et “le particulier”— rangés dans la catégorie que le discours expose ?

 

Logique, morale et théologie

Après un cycle d’études obligé Abélard tient école à Melun, puis à Corbeil, et s’en va prendre un peu de repos en Bretagne. En 1108, il revient à Paris suivre les cours de rhétorique de Guillaume de Champeaux.

Abélard ouvre alors sa propre chaire dans le cloître de Sainte-Geneviève, car l’abbaye échappe à la juridiction de l’écôlatre de Paris. On se presse à ses leçons, on déserte pour elles les cours de Guillaume de Champeaux, lequel finit par retourner au monastère de Saint-Victor (4), à Paris, avant d’assurer la charge d’évêque de Châlons-sur-Marne jusqu’à sa mort, en 1121. C’est de lui que Bernard de Clairvaux reçut l’ordination sacerdotale.

Abélard connait le succès, et vit aisément.

Il a trente-cinq ans quand l’une de ses auditrices s’éprend de lui. Notons au passage que cette jeune fille est issue de la bourgeoisie, se soucie de culture et se passionne pour la philosophie. Les temps carolingiens sont bien loin ! Abélard à son tour s’éprend d’elle, lui fait un enfant, l’enlève et la conduit en Bretagne, chez sa sœur. Bien que clerc et chanoine de Notre-Dame, qui n’est pas encore la cathédrale que l’on connait (et dont la construction s’annonce), Abélard n’a donc pas reçu l’ordination et peut proposer le mariage à Héloïse. Le droit canon ne s’y oppose nullement. La noce précédant de peu l’accouchement d’un garçon affublé d’un nom à coucher dehors —Astrolabe !—, on procède aux épousailles, discrètement, sinon secrètement. Car Héloïse est la nièce du chanoine Fulbert, du chapitre de Notre-Dame. Et elle a bien raison de craindre l’oncle Fulbert qui voit d’un mauvais œil sa nièce séduite par le même impertinent qui a vidé d’auditeurs l’école épiscopale. C’en est trop !

Des hommes de main se jettent un soir sur Abélard, et par une opération brutale le privent de son instrument de péché ! Abélard se réfugie alors à l’abbaye de Saint-Denis, prend l’habit religieux, convainc Héloïse de prendre le voile au couvent d’Argenteuil. C’est d’Argenteuil, dont elle sera chassée avec les moniales réfugiées ensuite dans un ermitage légué par Abélard aux sœurs, qu’elle écrira des lettres brûlantes de passion au père de leur enfant.

Les lettres d’Héloïse sont un cri de détresse autant que d’amour passionné, d’une jeune femme vêtue d’un voile qu’elle n’a pas choisi de porter. Dans ces lettres elle alterne subtilement la sensibilité, la psychologie, l’amour et la morale. On n’avait encore jamais lu pareille chose.

La théologie qu’enseigne alors Abélard n’est pas un simple commentaire de l’Écriture sainte justifiée par elle-même. Notre théologien mène une réflexion inspirée par la logique. Il compose le Traité de l’unité et de la Trinité divines qui éveille des soupçons. La discussion logique fait suite à l’exposé dogmatique. C’est peut-être trop. L’ouvrage est sommairement examiné, puis condamné en concile, à Soissons, en 1121.

Abélard n’en reste pas là. Touche-à-tout il se pique d’histoire et démontre que saint Denis, le premier évêque de Paris, n’a rien à voir avec celui auquel on l’a longtemps confondu, Denys l’Aréopagite, évêque d’Athènes converti à la suite d’un discours de Paul à l’Aréopage (5). S’il est vrai que Paris n’eut son premier évêque qu’en 250, on priait alors depuis longtemps pour le repos de l’âme du brave Denys d’Athènes. Tout de même, la thèse d’Abélard est tant contestée qu’elle lui vaut d’être chassé de l’abbaye royale. Il opte pour un refuge solitaire, et se fait ermite du côté de Nogent sur Seine, où le rejoignent ses disciples. C’est là qu’il sélectionne cent cinquante-huit citations des Pères de l’Église, dont la comparaison révèle des contradictions. Abélard, anticipant les interprétations hâtives, établit un recueil de ces citations afin de les examiner. Le titre de cet ouvrage est significatif du contenu: Sic et non, “c’est ça ou ce n’est pas ça”, plus prosaïquement: “oui et non”.

Sur toute question on recense des discordances. Abélard procède à ce travail comme l’introduction à l’étude d’une question. Thomas d’Aquin excellera dans cet art. C’est à la fois une méthode et une précaution, qui n’a pas pour moindre avantage que d’éliminer les erreurs. Suit un exposé indiquant le mode grâce auquel la discussion peut assigner une signification à chacune des affirmations. Les théologiens contemporains d’Abélard sont donc invités à un exercice d’herméneutique nécessaire pour comprendre ce à quoi ils se réfèrent. Croire et comprendre, n’est-ce pas une devise augustinienne ?

Contraint ou libre Abélard a la bougeotte. Il rejoint un monastère de la presqu’île de Saint-Gildas de Rhuys, aujourd’hui dans le Morbihan. Élu abbé il y séjourne une dizaine d’années avant de fuir —les moines ont tenté de l’empoisonner— et de revenir à Paris. Il y compose des ouvrages théologiques, dont un commentaire sur l’Épître aux Romains, sur les premiers chapitres de la Genèse, sur le Credo, le Pater, et une Introduction à la Théologie, dont l’enseignement est mûri et le ton mesuré. A cela s’ajoutent des traités, De la dialectique, Des Idées, Des causes et des espèces, et un ouvrage sur l’Éthique, ou connais-toi toi-même, titre déjà utilisé dans la philosophie grecque. Abélard élimine le matérialisme moral qui consiste à juger une action bonne ou mauvaise en fonction de ses seuls résultats. Il explique que c’est l’intention de mal faire, parce qu’elle déplaît à Dieu, qui est un péché. À l’inverse l’intention qui plaît à Dieu est bonne. Les vertus des païens seraient-elles donc a-morales ? C’est faire une large part, comme le remarque Jacques Paul (6), à l’enseignement prodigué par l’Église et faire l’impasse sur les vertus des païens !

Tout cela est lu et examiné avec attention, des erreurs sont relevées, dénoncées et communiquées aux évêques. Contre les thèses d’Abélard sur la Trinité et contre son dernier ouvrage sur la Théologie chrétienne, l’Église lance Bernard.

Bernard s’est fait moine à Cîteaux, monastère à l’écart du monde, réputé pour son austérité effrayante à décourager les vocations. Cîteaux fonde plusieurs filiales dont Clairvaux, que Bernard dirige comme abbé. L’homme est éloquent, convaincant (il a entraîné tous ses frères et cousins dans la vie monastique), prédicateur infatigable, capable de soulever les passions, comme à Vézelay où il prêche la 2ème croisade, dont personne ne voulait... sauf Louis VII. Ses dons impressionnants, il les met au service d’une réforme de l’Église vers plus de moralité et d’austérité. Son influence restera indiscutable jusqu’à la fin du Moyen Âge.

Mais il comprend mal Abélard auquel il reproche, à tort, son étude de la foi chrétienne comme s'il s'agissait d'une opinion. Il y voit un scandaleux scepticisme, alors qu’Abélard remet en cause un fidéisme aveugle. Abélard est prêt à engager le combat de la dialectique contre le dogme et propose une controverse publique au cistercien. Bernard, craignant la joute intellectuelle, organise un concile, à Sens. Le 2 juin 1140, au terme d’une séance de travail dont Abélard est exclu, Bernard obtient sa condamnation par le jury transformé pour la cause en tribunal. Le lendemain, dans sa prédication à la cathédrale, Bernard somme Abélard de s’amender ou de répondre. Celui-ci refuse de parler puis décide de faire appel au pape de la condamnation portée contre lui. Partout en France, et même en Italie, ses ouvrages sont livrés aux flammes. Il arrive cependant qu’aujourd’hui on réussisse à mettre la main sur un manuscrit qu’on croyait perdu.

Sur le chemin de Rome Abélard fait une halte à Cluny. Pierre le Vénérable, abbé du monastère, l’accueille chaleureusement. Là s’arrêtent les voyages. La condamnation est confirmée. Pierre le Vénérable réconcilie, dit-on, Abélard et saint Bernard, et obtient du pape que son hôte réside à Cluny. Malade, Abélard finit ses jours au prieuré de Saint-Marcel de Chalon-sur-Saône où il meurt le 21 avril 1142.

 

 

G. LEROY

 

  • (1) cf. Jacques Paul, Histoire intellectuelle de l’Occident médiéval, Armand Colin, coll. U., 1998, p. 154.
  • (2) Au Moyen Âgé, l’écôlatre est un clerc dirigeant une école placée sous une tutelle épiscopale ou abbatiale.
  • (3) Boèce voulait déceler ce que concédait de compréhensible le mystère de la Trinité. Le problème venait de ce que les Pères de l’Église divisaient la nature divine unique en trois personnes distinctes, dont celle du Christ qui cumulait les natures divine et humaine. On sait le malentendu entre les latins et les orientaux dans les controverses sur la Trinité, né de en grande partie de l’usage différent du mot personne, se rattachant à deux sources : à l’idée stoïcienne du rôle que joue l’homme ici-bas (prosopon), que le latin traduit par persona , désignant le masque à travers lequel passe et s’amplifie le son des acteurs du théâtre. À partir de là le mot personne s’étend au rôle, auquel se rattache le sens juridique latin d’un individu dont les droits et les devoirs sont déterminés par la loi. L’autre source est proprement théologique, le mot personne ayant servi à traduire le mot grec upostasis (hypostase) en tant qu’opposé à phusis (nature). Boèce introduisit une approche tout à fait originale du mot personne : “une substance individuelle de nature rationnelle”. Cette définition restera classique durant tout le Moyen Âge.
  • (4) Les chanoines de l’abbaye y dirigent une école réputée pour sa rigueur. Les arts littéraires y sont à l’honneur, ainsi que la logique, la patristique, dans une vision du monde augustinienne.
  • (5) “colline d’Arès" (le dieu Mars), près de l’acropole d’Athènes, ayant donné son nom au Conseil de la ville. C’est devant lui que Paul dût s’expliquer sur sa “doctrine”. cf. Ac 17, 16-34.
  • (6) cf. J. Paul, op. cit., p. 155