Un jour de 1054, à Constantinople, est née l'Église orthodoxe. Les faits.

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Pour Sonia Dumitrescu, que j'embrasse

   Début XIe siècle, les liens de la papauté avec l’Empire othonien, ainsi que la politique pontificale en Italie exaspèrent les Byzantins. Sous le patriarcat de Michel Cérulaire les relations se tendent. Couvents et Églises latines sont fermés. Une vive controverse se déclenche à propos de l’usage des azymes. Le Cardinal Humbert de Moyenmoutier condamne le mariage des prêtres en usage en Orient depuis l’Antiquité, accuse les Byzantins d’hérésie parce qu’ils n’admettaient pas le Filioque et les menace d’excommunication.

Le patriarche de Rome, le pape, et celui de Constantinople, s’opposent sur des points plus ou moins importants. La question dite du filioque étant sans conteste le plus théologique. Les Conciles de Nicée (325), et de Constantinople  (381) avaient abouti à la procession de l’Esprit “du Père et du Fils” (filioque procedit), tandis que les chrétiens orientaux, se distinguant du credo romain, déclaraient que “l’Esprit procède du Père par le Fils”.

D’autres points de divergence s’ajoutent à cela, déjà existants ou bien ajoutés par l’évêque Michel Cérulaire, porte-parole du patriarche : l’observance du jeûne le samedi, la consommation de laitage pendant la première semaine de Carême, l’obligation de célibat des prêtres, le pain de la messe, la date de Pâques, le rituel des liturgies, la place des icônes dans le culte, le port de la barbe par les prêtres... C’est dire... C'est là tout l'inventaire des points de divergence qu’on a appelées les “querelles byzantines”.

Au printemps 1054, advient un événement politique qui va précipiter les choses. Le pape Léon IX envoie une ambassade auprès de l’Empereur byzantin pour demander une aide militaire contre les Normands qui menacent les Etats Pontificaux.
Arrivés début juin, la délégation romaine de trois ecclésiastiques tente de dissiper des malentendus mineurs. Courtoisement accueillis par l’empereur Constantin Monomaque, le patriarche, en revanche, leur avait battu froid et refusé de les recevoir.

Le matin du 16 juillet 1054, à Constantinople —"la nouvelle Rome"—, les clercs et les fidèles se pressent pour la liturgie à Sainte Sophie. Trois hommes, dont l’impétueux Cardinal de Moyenmoutier, font leur entrée dans le sanctuaire, se présentent comme les légats du pape Léon IX (qui vient de mourir) et déposent solennellement sur l’autel, face à une assemblée médusée, une bulle d’excommunication : “Nous, donc, ne pouvant supporter les injures inouïes et les outrages adressés au Saint-Siège, remarquant que la foi catholique est en ceci notoirement atteinte, nous signons l’anathème contre Michel Cérulaire et ses fauteurs, s’ils ne venaient pas à résipiscence.” Dans un geste biblique ils secouent la poussière de leurs sandales et déclarent “Que Dieu voit et juge”, avant de retourner les talons. On imagine la stupeur des fidèles !

Menacés par la population byzantine, les ambassadeurs pontificaux prennent la poudre d'ecampette. Le 24 juillet, Michel Cérulaire, bravant la colère de l’empereur, convoque un concile d’une vingtaine d’évêques, et obtient d’eux l’excommunication de ceux qui ont “inspiré” la “charte impie” déposée à Sainte-Sophie par les légats de Rome.

La rupture est scellée. L’empire chrétien de Constantin est brisé. Après deux siècles de querelles dogmatiques entre Rome et Constantinople (entre "l’universelle" et "la juste-croyante") sur la question du Saint-Esprit, les dernières zizanies ne tenaient plus qu’à des divergences de pratiques et de rites, “à des affaires de barbe, de graisse et de saindoux” comme le résume familièrement le patriarche d’Antioche pour dédramatiser la brouille.

Cependant, l’importance du schisme de 1054 ne semble pas avoir été perçue en Occident (d’autant que Léon IX est mort et que Michel Cérulaire ne va pas tarder à le suivre). En revanche, cette rupture accentue l’hostilité des Byzantins vis-à-vis des chrétiens occidentaux.

Cette rupture, définitive, entraîna les autres patriarcats orientaux convertis au christianisme par les Grecs, les Serbes, les Bulgares, les Russes, et les Roumains.

La rupture ne sera réelle qu’en 1203/1204 avec la 4ème croisade qui mettra à sac la ville de Constantinople. Il faudra attendre 1965 pour que soient levés les anathèmes de Sainte-Sophie, à l'occasion de la rencontre du pape Paul VI avec le patriarche Athénagoras.

 

Gérard LEROY, le 29 juin 2012