Une grande figure de l'islamologie nous a quittés : Mohammed Arkoun

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Pour Ghaleb, avec ma profonde amitié

Mohammed Arkoun vient de nous quitter, après une longue maladie, laissant un vide qui s’ajoute à la tristesse pour nombre de ses contemporains qui l’ont côtoyé, soit dans les rencontres conviviales occasionnées par les colloques nombreux auxquels il a participé, ou bien comme collaborateur éphémère, ou encore comme étudiant.

Kabyle, né dans une famille nombreuse et très pauvre, M. Arkoun commence sa scolarité dans son village natal, près de Tizi Ouzou, poursuit chez les Pères Blancs à Oran ses études secondaires, et vient à Alger commencer l’étude de la philosophie qu’il prolonge à la Sorbonne à Paris, où il passe son agrégation en langue et en littérature arabes en 1956 avant de soutenir sa thèse de doctorat en philosophie en 1968.

Historien, professeur émérite d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, Mohammed Arkoun est depuis de nombreuses années la référence de ceux qui se lancent dans l'étude islamique contemporaine.

Cette grande figure de l’histoire de l’islam et de l’islamologie voulait sortir l’islam de ce qu’il appelait sa “clôture dogmatique” qui aboutit pour le moins à un islam “ankylosé” dont la lettre prévaut sur l’esprit, et au pire sur un fondamentalisme idéologique érigé en “citadelle de résistance” aux défis de l’histoire.

À l’opposé de tout enfermement, M. Arkoun a entretenu un dialogue étroit avec le christianisme et le judaïsme. Les doctorants en théologie de l’Institut catholique de Paris se souviennent de ses interventions décapantes, toujours éclairantes. Il a collaboré à l’écriture de nombreux ouvrages avec des intellectuels des deux autres confessions du Livre.

M. Arkoun s’est attaqué aux préjugés tenaces, à la diabolisation de l’occident sécularisé et matérialiste, appelant l’islam à se délester du fondamentalisme intégriste qui alimente le terrorisme et fait barrage à la démocratie.

En s'interrogeant d’une part sur la possibilité de repenser l’islam dans le monde d’aujourd’hui et d’autre part sur le mode d’articulation de la réflexion qui permet la conjugaison de l’islam et du monde contemporain, M. Arkoun a pris le contre-pied de ceux qui interprètent l’islam jusqu’à la falsification en direction d’une idéologisation de l’islam au service de projets politiques.

Mohammed Arkoun se situait dans la branche critique du réformisme musulman. Il se rangeait parmi ceux qui tentent de moderniser l’islam, à l’opposé de ceux qui voudraient islamiser la modernité. Dans cet esprit, il a prôné l'humanisme islamique, et plaidé pour un islam repensé dans le monde contemporain. De sorte qu’on peut dire qu’il s’est toujours trouvé du côté des mu’tazilites, cette école théologique du XIe s. attachée à préserver le libre-arbitre de l’homme. M. Arkoun les rejoignait en ce qu’ils se disposent à l’opposé du dogmatisme, en particulier celui qui sacralise le Coran et s’interdit de l’interpréter. On a classé M. Arkoun, à juste titre, parmi les nouveaux penseurs de l’islam, qu’on qualifie aujourd’hui de “néo-mutazilites”.

Il ne se contentait pas d’appeler à un aggiornamento de l’islam, mais invitait les  musulmans à prendre véritablement en compte l'histoire de l'Islam afin qu’elle fût reconnue telle qu'elle est, y compris en remontant assez loin dans le temps pour avoir une vision d'ampleur qui intègre le passé lointain et permette un recul éclairant pour l'esprit. “Nous avons à défricher. La littérature véhicule des schémas théologiques anciens qui n’ont pas été soumis à la critique historique.”

Il a rappelé à ce propos qu’au Xe siècle, existait une vie intellectuelle brillante et très riche, au sein du monde musulman, à Bagdad, à Bassora, à Samarquand, à Cordoue, qui furent alors les capitales intellectuelles du monde. La philosophie islamique s’y est grandement exprimée, héritant des penseurs de l'Antiquité grecque. Car les philosophes, des présocratiques jusqu’à Aristote et au-delà, furent traduits, repris, étudiés, commentés et critiqués dans les grandes écoles de traduction, à Tolède, à Barcelone, à Palerme, à Rome ou encore à Samarquand. Des échanges s’établirent, d’abord en Andalousie, avec les chrétiens, les juifs, les mozarabes. La culture musulmane s’ouvrait aux autres cultures. Ce fut sa période la plus brillante. Mohammed Arkoun précisait toutefois que la religion n'était pas alors en situation de prétendre contrôler la culture et la vie intellectuelle.

Comme philosophe, son regard critique sur la politique l’a amené à étudier, par le biais de  cette discipline qu’il nommait lui-même “l’islamologie appliquée”, les phénomènes politiques apparus après la décolonisation. Au beau milieu du XXe s., les hommes politiques dédaignaient alors l’histoire de l'Islam, la culture arabe et plus encore les particularités sociales et culturelles du Maghreb. L’étude de Mohammed Arkoun (1), analyse les contradictions d'une histoire ainsi que les différences entre le monde musulman et le monde occidental et les différents discours qui les expriment.

À propos de la laïcité à la française M. Arkoun pensait qu’elle avait encore à parcourir du chemin, qu’elle doit quitter le stade du refus, du rejet des grandes traditions de pensée et de civilisation. Il plaidait en faveur de la fécondité intellectuelle de l'islam, qui se trouve plus que jamais introduit dans notre société “qui n'a pas épuisé la confrontation des modes religieux et laïque de production du sens”. Parallèlement, M. Arkoun déplorait la multiplication des campagnes de dénigrement contre ce que l’opinion considère comme le retour des «ténèbres du Moyen Âge». ». Or, sans l'appréhension des particularités des sociétés islamiques, le projet laïque n'a pas de sens pour les dites sociétés. L’expérience des sociétés islamiques les différencie de la société occidentale dans leur rapport à la raison, dans leur rapport au sacré, et de ce fait, dans leur rapport à la science et à la raison laïque.

Ces réserves étant exprimées sur la laïcité à la française, M. Arkoun pensait que pour sauver le monde musulman de ses démons et le sortir de ses impasses, il est essentiel que l'islam accède à la modernité, politique et culturelle, et ceci par la «subversion» de la pensée islamique.

Du point de vue théologique, Mohammed Arkoun voyait dans le rapport de l’Écriture dans la révélation coranique à la Parole de Dieu, une difficulté et un souci. La difficulté est à la fois culturelle, intellectuelle, psychologique et politique. Elle s’érige là-dessus : l’approche de la pensée islamique oblige de nous référer à des textes médiévaux (du 7ème au 13ème siècle). L’espace mental (cadre où s’exerce une pensée donnée), médiéval, impose un lexique, un cadre de pensée. Nous sommes obligés de prendre acte de la distance entre le Moyen-âge et le temps présent pour éviter les anachronismes. Le souci est de trouver comment insérer l’histoire des religions dans l’effort des lectures historiques qui sont la préoccupation des hommes qui veulent se comprendre dans la société.

On ne s’étonnera pas que ses nombreuses publications fassent l’objet d’une mise en garde dans certains pays plus islamisés que musulmans, tandis qu’elles sont très lues par la jeunesse estudiantine musulmane, en Malaisie par exemple.

La reconnaissance de M. Arkoun par le monde universitaire témoigne de la portée de sa pensée. Il fut membre de plusieurs institutions prestigieuses, à Berlin, à Princeton, en même temps qu’il enseigna comme professeur affilié de plusieurs universités dans le monde et enfin du Pontifical Institute of Arabic Studies à Rome.

Enraciné dès l’enfance dans la tradition musulmane, Mohammed Arkoun refusait “par prudence et par pudeur” confie son ami le P. Claude Geffré, de répondre à ceux qui l’interrogeaient sur sa foi.

Il a voulu que ce soit dans la terre marocaine, à Casablanca, que son corps fut inhumé.

 

Gérard LEROY, le 21 septembre 2010

 

  1. cf. Humanisme et islam, Vrin, 2005