Vous avez dit “blasphème” ?

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Pour Paul Marco, qui m’a amicalement interpellé sur ce sujet, en signe de reconnaissance

   Ce thème s’inscrit-il plutôt dans notre entrée “actualité”, tant c’est elle qui m’y pousse à l’évoquer, ou bien dans celle intitulée “théologisons”, puisque l’étymologie nous y renvoie. L’un et l’autre de ces deux tiroirs se valent.

En effet, maudire le Saint Nom de Dieu, voire l’invoquer pour soutenir un mensonge constitue pour le judaïsme ancien, selon la loi de Moïse, une faute typique des païens (2 R 19, 4) punie de mort par lapidation (Lv 24, 10-16). Blasphème aussi celui qui emploie inutilement le nom de Dieu; aussi, par respect, les Juifs en vinrent à cesser de prononcer le mot de Yahvé qu'ils lisent dans la Bible, pour le remplacer par "Adonaï", "Mon Seigneur".

Mieux encore, toute injure, toute parole calomnieuse à l’endroit d’un homme mérite d’être punie (Mt 5, 22). Combien plus l’injure faite à Dieu Lui-même, qui va à l’encontre de la louange et l’adoration.

Dans la Bible traduite en grec par les Septante, au IIè siècle av. J.-C., le mot “blasphème”,  renvoie à “maudire” ou “renier”. Il est construit par le mot blas, d’où découle “blabè” : tort, et par le mot phèmi ou phêmê, qui signifie littéralement “divulgation par la parole”. Le terme grec signifie, au sens large, un outrage contre Dieu et contre ses “envoyés”. C’est le cas pour Paul et Barnabas en mission à Antioche de Pisidie (Ac 13, 45).

Dans l’Ancien Testament, le Livre du Lévitique annonce que la présence d’un seul blasphémateur dans un groupe suffit à souiller celui-ci. Et lorsque les Édomites, cultivant une haine tenace envers Israël, applaudirent à la chute de Jérusalem sous les coups de Nabuchodonosor, ou lorsque les païens insultèrent l’Oint de Yahvé, Dieu se réserva d’appliquer le châtiment. Ainsi Sennacherib, successeur de Sargon II sur le trône d’Assyrie au VIIè siècle, et Antiochus, le Bête satanique, tombèrent par l’épée.

C'est encore dans l’Ancien Testament —et ceci sera repris par Paul, dans sa lettre à Timothée— qu'il est recommandé au peuple de Dieu d’éviter de provoquer les blasphèmes, de crainte que Dieu tire vengeance des profanations de son Nom. 

Dans le Nouveau Testament c’est Jésus qu’évidemment on condamne pour parole blasphématoire. Ce fut le principal chef d’accusation contre lui, chaque fois qu’il s’octroya une autorité se situant sur le même plan que l’autorité divine. Les Juifs ne le manquèrent jamais sur ce point. Lui qui se dit “Fils de Dieu” (Jn 8, 49-59) s’entendra même traité de blasphémateur au cours de son agonie sur la croix (Mc 15, 29), ses ennemis attribuant à Satan les signes que Jésus avait accomplis par l’Esprit de Dieu (Mt 12, 24ss) et commettant ainsi, par voie de conséquence, un blasphème contre l’Esprit.

C’est autour de l’Église de Jésus-Christ que le drame se poursuit avec Paul, quand celui-ci la persécute (1 Tm 1, 13). Paul ne cessera de le rappeler avant de prêcher le Saint Nom de Jésus, ce qui ne manquera pas de lui être reproché par les Juifs accusant Paul d’être à son tour un blasphémateur.

L’Apocalypse évoque l’hostilité de l’empire romain persécuteur en parlant de “la Bête” à la bouche pleine de blasphèmes (Ap 13, 1-6), l’assimilant à cette nouvelle Babylone parée de titres blasphématoires (Ap 17, 3).

Enfin les charlatans, les faux prophètes, les faux docteurs, les maîtres de l’imposture, sont accusés par Paul d’introduire le blasphème jusque parmi les fidèles (2 Tm 3, 2), au point que Paul juge nécessaire qu’ils soient livrés à Satan.

Fin XIIè siècle le verbe blasphémer, est emprunté au latin chrétien blasphemare qui, par une altération populaire, a donné l’ancien français blastemer, blâmer en français moderne. Dans son acception moderne courante, le verbe blasphémer conserve sa signification de parole injurieuse à l’égard de Dieu.

Les blasphèmes des hommes contre Dieu progressent ainsi vers un paroxysme qui devrait coïncider avec la crise finale qu’on n’ose appeler “fin du monde” auquel pourtant l’on aime à croire, marqué par le Jugement dernier qui départagera les fidèles des mécréants. Combien de chevets et de transepts, riches en Toscane, représentent ces scènes horrifiantes de l’enfer auxquels les ennemis de Dieu sont promis, en face des délices du Paradis que peuvent espérer les purs ! Ceux-là même dont la bonne conduite les a amenés à glorifier Dieu, plutôt que de l’injurier...

De quoi faire peur, assurément... et de quoi retenir sa langue !

 

Gérard LEROY, le 24 novembre 2011