Pour Marie, que j’embrasse fort.

   On sait ce qu’est la mémoire. Nous nous souvenons de quelqu’un, d’un endroit, ou d’un événement dans notre passé. Aussi sommes-nous familiers avec l’oubli : nous oublions un nom propre ou le restaurant où nous avions dîné.

Comment vais-je retrouver cette image du passé ? Comment peut-elle réapparaître dans le présent ? Pourquoi certains souvenirs s’évanouissent-ils et pas d’autres ? D’où surgissent ces souvenirs quand ils sont débloqués, par la psychanalyse par exemple ? Comment les historiens établissent-ils la vérité de leurs affirmations ? L’histoire a-t-elle une vérité « objective », ou la narration souffre-t-elle des insertions subjectives ?

L’investigation commence par une phénoménologie de la mémoire. La phénoménologie est la science de ce qui apparaît à la conscience. Aussitôt se pose la question : de quoi fait-on mémoire ? D’abord. S’ensuit toute la problématique de la « représentation » dans le présent de quelque chose du passé. L’image se présente comme une empreinte dans un morceau de cire. Comment distinguons-nous l’image vraie de l’image fausse, ou du fantasme ? A-t-on pensé, de surcroît, au vecteur de la temporalité sur la mémoire de l’image ? Le souvenir qu’on garde tient à l’émotion ressentie, entretenu par les narrations répétées. Les souvenirs ont un après.

Il reste à confronter le témoignage qui justifie la vraie mémoire et la fausse mémoire. La mémoire « réussie », nous l’expérimentons dans la mémorisation d’un poème ou des règles de multiplication. La mémoire « empêchée » nous jette à la figure la blessure ou la carence d’une faculté de mémoire. À travers l’élaboration psychanalytique, on peut alors espérer restaurer les mémoires perdues ou bloquées.

La mémoire collective souffre des mêmes carences que la mémoire individuelle. Si l’histoire est une forme de la mémoire collective, elle est sujette aux mêmes abus que la mémoire individuelle.

La mémoire peut être manipulée. Ricœur parle de l’idéologie comme « espèce de mémoire manipulée ». L’idéologie est ici un effort de légitimation d’un gouvernement ou d’un pouvoir, fondé sur un événement originel, des documents fondateurs et des « mémoires » communes. C’est à travers les narrations que l’identité d’un pays, d’un peuple, ou d’un individu se construit. Pour Ricœur, « c’est plus précisément la fonction sélective du récit qui offre à la manipulation l’occasion et les moyens d’une stratégie rusée qui consiste d’emblée en une stratégie de l’oubli autant que de la remémoration ». C’est le cas aujourd’hui en Russie où les histoires officielles sont récitées par des écoliers. La mémoire est noircie.

Nous pouvons parler des souvenirs communs remis en scène dans les rites officiels, les fêtes publiques et les commémorations. À ce stade, la mémoire est collective. Pour se souvenir on a besoin d’autrui. Tout souvenir se trouve mêlé au témoignage des autres.

« Les proches, ces gens qui comptent pour nous et pour qui nous comptons sont situés sur une gamme de variation des distances dans le rapport entre le soi et les autres. », ce sont eux qui ont le souvenir de notre enfance. Mon acte de naissance me situe dans le temps, dans l’espace, dans une communauté, une famille.

Ce n’est donc pas avec la seule hypothèse de la polarité entre mémoire individuelle et mémoire collective qu’on entre dans le champ de l’histoire, mais selon une triple attribution de la mémoire : à soi, aux proches, aux autres.

Gérard Leroy, le 27 février 2026

Nota : Les citations en italique sont de Paul Ricœur, dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000. (660 pages)