De la méritocratie

Pour Pierre et Élias, avec mon affection

   La mondialisation a creusé plus encore le fossé des inégalités. Certains ont vu leurs revenus stagner, voire baisser. Tandis que le numérique et la finance sont devenus dominants, le travail de leurs acteurs, ni plus ni moins que celui des soignants, n’est une source de reconnaissance. L’estime sociale glisse vers l’indifférence loin de l’estime de la contribution que ces gens apportent à la société.

En dépit du simplisme répandu, un travail n’est pas choisi que « pour gagner du fric ». Un travail, quel qu’il soit, participe au bien commun. Ignorer ce service rendu c’est risquer de réduire l’estime de soi. Un travail est aussi le lieu où peut se développer ou s’épanouir un talent, une compétence. « L’individu dépense à l’usine ce qu’il a de meilleur en lui, sa faculté de penser, de sentir, de se mouvoir » (S. Weil). Un travail, enfin, reçoit la reconnaissance de la société par le mode d’une rétribution, des honoraires ou un salaire.

La méritocratie a généré chez les gagnants de la mondialisation le sentiment qu’ils méritaient leur succès. Convaincus d’être plus talentueux que d’autres, ils pensent mériter les gratifications que le marché leur réserve, de sorte que les moins fortunés « n’avaient qu’à travailler à l’école » et n’ont plus qu’à se battre la coulpe pour avoir négligé les efforts exigés pour réussir. On comprend que ces derniers, rabaissés par ce jugement, éprouvent la colère qu’on retrouve à l’origine de bien des révoltes.

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