Pour Danielle Janier, en hommage amical
Cluny va exercer une influence capitale, et faire régresser la corruption de la société chrétienne, la simonie des évêques et la débauche des clercs. Les prélats réformateurs, clunisiens, sont l’exemple suivi de la vertu animée par la crainte de Dieu.
Cluny ne relève que de Rome, affranchi des rois, des évêques, des comtes. Cette liberté ajoute au prestige exceptionnel un crédit inestimable à l’abbaye de Cluny. Elle peut entreprendre une véritable réforme monastique et compter sur la qualité de ses grands abbés, la stabilité de son gouvernement —six abbés en deux siècles ! L’abbé ne reste pas sédentaire. Il visite d’autres abbayes, et réforme partout là où ses frères bénédictins l’appellent. Ses successeurs développent l’influence de Cluny, créent d’autres monastères. En un siècle, le nombre d’abbayes bénédictines dans l’Europe d’alors, passe de 37 à 65.
Ce n’est pas encore un ordre véritable, ce qu’accomplira Cîteaux au siècle suivant. Les maisons rattachées à Cluny se répartissent en prieurés, en abbayes sujettes, et en abbayes affiliées. La gestion des prieurés est assurée par un prieur nommé par le Père abbé. Les abbayes affiliées à Cluny sont indépendantes mais l’élection d’un nouveau Père abbé doit être ratifiée par l’archi-abbé de Cluny.
À Cluny, la place centrale donnée à la messe a causé la multiplication des prêtres. En dehors de la messe à laquelle participe toute la communauté du couvent, chaque moine-prêtre célèbre chaque jour sa messe en privé. À Cluny, c’est un moine-prêtre qui officie, qui prêche, qui confesse, et qui visite les malades.
Progressivement les campagnes d’Occident sont christianisées dans leur profondeur.
L’Ordre bénédictin prospère aux IXe et Xe s. L’abbaye de Cluny, comme les abbayes cisterciennes, est exclusivement ouverte à l’aristocratie. À la fin du XIe s., l’abbé de Cluny exerce son autorité sur 1450 maisons, dont 815 en France, 109 en Allemagne, 23 en Espagne, 52 en Italie, 43 en Grande-Bretagne. Pendant deux siècles, Cluny, « riposte de l’esprit catholique au chaos féodal », illumine le monde.
La vie monastique à Cluny est d’abord consacrée à la liturgie. Le jeûne, la retraite et l’isolement en cellule, ainsi que le travail passent au second plan. La règle prévoit de chanter les 151 Psaumes en une semaine. On mange plus varié, plus copieux même, de façon que les célébrants puissent chanter sans fatigue et exceller à chaque célébration. La viande n’est consommée que par les malades, et l’apport en protéines animales, dont bien sûr on ignore tout à cette époque, est assuré par l’abondance de poissons et d’œufs. On mange des légumes, des laitages, des fruits, et l’on boit « sans s’adonner au vin » (§ IV), une mesure de vin par jour, soit une demi-cruche ou environ un quart de litre.