Pour Maryline, Rachel, Bruno, en hommage affectueux

   Ou : la légitimité n’est pas acquise par la force, mais par le droit.

Un ouvrage de l’historien Italien Guglielmo Ferrero (1) est consacré à ce grand homme, souvent cité pour ses bons mots, oubliant qu’il a servi neuf régimes au cours d’une carrière extraordinaire au service des intérêts supérieurs de son pays.

En 1792, le « diable boiteux » rédige un Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres États de l’Europe. Il conclut sur une idée lumineuse : la France et l’Angleterre doivent coopérer afin de libérer toutes leurs colonies, tout en faisant pression sur l’Espagne afin de la rallier à cette idée.

Selon Talleyrand, les guerres de la Révolution sont incapables d’aboutir à la paix durable à cause d’une diversité de positions inconciliables. En outre, la Révolution s’illusionne dès lors qu’elle fait usage de la force.

Devenu ministre des Affaires étrangères, Talleyrand distingue sagement l’esprit d’aventure et l’esprit constructif. Toute société repose sur la dialectique entre la liberté humaine et le besoin social, qui débouche sur l’accession à une sphère de conciliation. L’esprit constructif correspondant aux caractéristiques intellectuelles, morales et politiques, découvre et fait respecter ce processus.

Dans ses Mémoires Talleyrand aborde une question fondamentale pour construire un ordre stable, celle de la légitimité du pouvoir. C’est grâce à ce principe qu’il réintègre la France de la Restauration dans le concert des nations européennes après la séquence révolutionnaire, il écrit : « Le premier besoin de l’Europe, son plus grand intérêt était donc de bannir les doctrines de l’usurpation et de faire revivre le principe de la légitimité, seul remède à tous les maux dont elle avait été accablée, et le seul qui fût propre à en prévenir le retour ». La légitimité consiste à fonder l’ordre international sur les droits historiques des États plutôt que sur le rapport de force. Le pouvoir n’a pas le droit de commander parce qu’il a la force, mais doit disposer de la force de commander grâce au droit.

Cette transmission suit deux principes : l’hérédité et l’élection, principes de légitimité qui établissent le droit de commander et le devoir d’obéir. Il ne faut pas comprendre la légitimité comme un privilège exclusif mais comme un principe régissant les rapports entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent : « La légitimité des rois ou, pour mieux dire, des gouvernements est la sauvegarde des nations ; c’est pour cela qu’elle est sacrée. » Autrement dit, la légitimité participe de la sécurité. Le temps est nécessaire à la création d’une légitimité, sans être suffisant. Chez Talleyrand, la légitimité n’est pas seulement une conviction, elle est aussi, et surtout, un instrument diplomatique lui permettant de sortir la France de son isolement. Lors du célèbre Congrès de Vienne (1814-1815), il déclare ne jamais préférer l’idéalisme au réalisme.

Cette doctrine est-elle utile aujourd’hui ? Sans aucun doute, pour deux raisons. La première concerne la sécurité européenne, qui va obliger, à plus ou moins long terme, à refonder un cadre politique re-dessiné par la Russie et l’Ukraine, ceci dans un contexte d’unilatéralisme américain et de désarroi européen. La seconde se situe au niveau global. La souveraineté n’est plus simplement territoriale à l’heure du numérique, du réchauffement climatique et des valeurs présentes.

Récemment, deux pays ont gagné en légitimité, à des degrés divers, sur la scène internationale : la Chine et l’Inde. Leurs relations bilatérales sont devenues l’un des axes de rotation de la mondialisation. Au cours de la même période, deux pays ont perdu en légitimité à des degrés divers : l’URSS redevenue la Russie et les États-Unis. C’est bien en regard des intérêts de ces quatre puissances que les Européens doivent peser. Ceci en fonction des leurs légitimité et des autres acteurs internationaux.

  1. Guglielmo Ferrero, Talleyrand au Congrès de Vienne, Les Belles Lettres, « Le goût de l’Histoire », n° 41, 2025. (cf. Revue Les Études d’octobre 2026).

Gérard Leroy, le 23 octobre 2026