Pour Sappho, Michèle TIPY, en hommage amical

Alors ce film ? C’était bien ? Raconte…

   Écoute, ça va te rappeler des souvenirs. Tout se passe un 14 juillet dans un vieux château. Des amis sont heureux de s’y retrouver. Parmi eux deux sexagénaires, sur la réserve, presque timides. On les a sorties. Comme chaque dimanche. On les mêle aux déjeuners entre amis. Elles pressentent qu’elles n’intéressent plus. Elles ont dépassé la date limite de péremption. On les a remisées en bout de table, au rang des “personnes usagées”.

On leur lance machinalement un tonitruant : « comment ça va la santé Mamie ? » Normal quand l’âge commence à faire grincer les articulations comme les gonds d’une vieille armoire. Chacun se déleste du minimum syndical de politesse qu’il est de bon ton d’afficher. Les jeunes s’interrogent : « dire qu’on paie la retraite pour un Papy ou une Mamie ! On se pose la question :  Où est-ce qu’il est mon vieux à moi, de sorte que s’il passe de vie à trépas je cesse de payer ! » 

Les jeunes, eux, se regroupent entre eux pour l’apéro. Dans le brouhaha des superficialités d’usage ils trinquent, rient, et crient. À table, ils exposent avec force détails les exploits des moutards ou leur propre rapport d’activités. Les projets fusent. L’usagé, lui, s’use. De l’autre côté de la table le dynamisme décoiffe, on étanche ses soifs. Bien avant l’entame du plat de consistance les débats sont lancés, assez importants pour qu’on en parle fort, des radars de l’autoroute, de la date de l’ouverture des soldes, ou du dernier safari. Les confidences s’amorcent, ne s'exercent qu’à demi-mot.

« Avec 2 millions d’€uros t’as qu’une maison avec des nains de jardins…

«  Et ton assos, dis-moi ?

« Tu sais, les associations pour l’Afrique ça marche de mieux en mieux.

« Tu fais quoi ?

« Je mets carrément la main à la pâte, je collecte, je crie, je supervise… et je donne aussi quelques p’tits objets personnels.

« Ça leur fait du bien aux Africains dans le désert de recevoir une paire de Wheastone, un sac à main Hermès…

« J’en ai racheté un, les enfants l’adorent Au fait, pour ton logement, t’as qu’à demander à Gontrand, tu sais il est très bien placé au ministère…

Pendant ce temps-là les rabougris, silencieux, se resservent un verre de vin. Faut bien passer le temps…

Des pétards éclatent un peu partout. Le feu d’artifice sera exceptionnel, c’est sûr. On passe en revue les autosatisfactions. Chacun s’éblouit de ses frasques qui font paravent à la routine de nos vies à remplir. Elle, elle apprécie d’être approuvée par le petit aéropage. Lui, parle doctement de sa sphère qu’il élève à la stratosphère, dans l’indifférence totale pour ce qui n’est pas de soi. On discute, des tarifs du péage, de la TV réalité ou des “alloc”, on vitupère, on classe, on catalogue, on exhorte, on exulte. “Vous en reprendrez bien un peu ...”. On jette un œil censeur sur le monde, si mal gouverné par ces gens qu’on n’a pas voulus. On les tance de son importance, ignorante bien souvent, qui se nourrit de l’estime qu’on a de soi-même, de sa profession, de ses talents. Assez contents d’eux-mêmes tous partagent le sentiment de n’avoir pas ce qu’ils mériteraient.

Et dans un dernier élan, on marque sa différence avec d’autres peuples si privés de notre « brillante civilisation ». 

On promet de se revoir bientôt.

Le pétard ? Un crime a été commis. Qui indiffère tout le monde… ou presque. J’te laisse deviner la suite.

Ça ne te rappelle rien ?

 

Gérard Leroy, le 13 juin 2025