Pour Dominique Leviel et fr. Charles, en hommage amical
L’un des glissements conséquents à la sécularisation interpelle : la désaffection du discours objectif sur la vérité. Si l’on peut dire n’importe quoi on peut inventer tout autant et prétendre comme vrais des faits non vérifiables. De l’absence d’esprit critique naît l'indifférence croissante et le mensonge peut sans crainte se substituer à la vérité. Hanna Arendt formulait déjà cette intuition dans les années 1950 « Nous devons tourner notre attention vers le phénomène relativement récent de la manipulation de masse du fait de l’opinion, tel qu’il est devenu évident dans la réécriture de l’histoire, dans la fabrication des images, dans la politique des gouvernements. »
En vue de maintenir la liberté d’expression comme valeur fondamentale de la démocratie, les thuriféraires de cette liberté emballent sans coup férir le droit à dire n’importe quoi. Cette couverture a été favorisée par l’avènement du subjectivisme. « Pouvait-on débattre avec le négationniste Robert Faurisson » se demandait l’historien Pierre Vidal Naquet ? Certes non, car le mode d’argumentation de Faurisson écartait toute approche ontologique. Mazarine Pingeot définit précisément le négationnisme comme une transformation de la vérité de fait —objective— en opinion, liberté d’expression, certes, mais sans cadre ni limite, qui peut s’autoriser le faux. QAnon aux USA et tous les complotistes empruntent le même chemin, quitte à déclarer sans vergogne qu’un vaccin est dangereux ou qu’il conviendrait de vérifier que la terre est bien ronde.
La liberté d’expression est un boulevard ouvert à tous ceux qui profitent de l’inculture environnante pour se permettre de dire n’importe quelle ineptie. La liberté est devenue licence. Elle est devenue le tombeau du projet démocratique, projet qu’il serait erroné de considérer comme un acquis, mais plus adéquatement comme un chantier perpétuel.
Gérard Leroy, le 26 septembre 2025