À Philippe Weickmann, Jean-Pierre Janier, Bruno Launay , Bertrand Jacquier, Henri-Luc Camplo, Roland Covarel, Marie Leroy, en hommage amical et affectueux

   Depuis l’installation de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, un chapelet de décisions a bouleversé la marche du monde. Des décrets excluent les migrants, les règles sanitaires sont bafouées, la participation à l’aide humanitaire internationale est supprimée, des services administratifs sont dissous par Elon Musk, le changement climatique est nié, la raison et la science sont limogés, le golfe du Mexique rebaptisé, le Groenland marchandé. On quitte peu à peu l'idéal libéral d'une politique fondée sur la raison, le consensus, la négociation.

L’Amérique de Trump vient se mêler à l’emballement du monde au XXIe s, depuis qu’en 2008 les subprimes ont affecté l’économie mondiale. En 2014 la Crimée a été annexée par le Kremlin ; en 2019 le covid a frappé ; en 2022 c’est la Russie qui a frappé l’Ukraine et frappe encore depuis 4 ans. Le 7 octobre 2023, le Hamas massacrait les fêtards d’un festival dans le Néguev.  Bilan plus de 1000 morts.

Aux USA la propagande effrénée se pare de la liberté d’expression quand ça arrange le pouvoir trumpiste. Le concept même d’Etat est re-modélisé. Les images, les récits et les simulacres deviennent plus crédibles que le réel. Le mépris de la vérité est chez Trump une signature. La post-vérité est devenue la norme.

Trump a signé la fin du libéralisme politique. Les USA sont-ils encore l’Occident ?

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A t-on affaire à la re-naissance du  fascisme ? On sait que ce processus englobe l’enracinement, la conquête du pouvoir et son exercice, la radicalisation. MAGA est proche de cette idéologie xénophobe et nationaliste.

Hannah Arendt écrivait : « à tous les niveaux la machine administrative du IIIe Reich était sujette à un curieux dédoublement des services. Il y a une fascination pour la technique. Hitler et Mussolini aimaient la vitesse, les machines, la guerre industrielle» 

Le fascisme est marqué encore par le virilisme chez MAGA. Michel Foucault voyait dans le fascisme l’ennemi majeur : « Non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses, mais aussi le fascisme qui est en nous tous qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite ». Chacun d'entre nous est en puissance le petit tyran de son existence et de celle des autres.

L’autoritarisme créé la répression (ICE), la peur, sans une véritable purge au sens stalinien du terme. L’autorité fonctionne sur le mode de l’injonction. L’individu est métamorphosé en un atome de rancœur, un simulacre d’identité ou pire, son effacement.

Notre histoire écrit un nouveau Léviathan. À deux têtes. « On assiste à une mise à jour hyper moderne de la figure du Léviathan de Hobbes, celle d'une créature de tête Big State et Bigstate, elle est bientôt une créature à deux têtes » (1). Il n’est plus vraiment question de faire société. Cette forme de nihilisme est en train d'accoucher d'une nouvelle théorie de l’État. La citoyenneté deviendra peut-être un jour un contrat commercial plutôt qu'un droit.

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Les totalitarismes portent au cœur de leur projet le contrôle des esprits grâce aux avancées fulgurantes des biotechnologies et des sciences cognitives. « Plus on technologise la société plus on la barbarise ». Le nouvel ordre mondial sera d’abord industriel et technologique. La puissance technologique se range au service de la puissance militaire, cristallisée autour de l'intelligence artificielle. Le récit futuriste s’organise autour de la Silicon Valley cultivant l’utopie algorithmique. L’IA sera l’outil de prédilection pour rejoindre Mars et l’élite pourra rêver d’immortalité. Mars sera le royaume des nantis. Les autres seront sacrifiés sur une Terre laissée en déshérence.

Le capitalisme high-tech redevient conquérant, colonial, vorace. « Les totalitarismes du XXe siècle, note Hannah Arendt, sont certes le produit de l'exaltation identitaire des états nations, mais se caractérisent aussi par l’impérialisme, une expansion des limites territoriales à la recherche d'espaces vitaux » (2).

Nous sommes dans un monde où les ingénieurs ont remplacé les penseurs.

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L’acte de penser, qui relève d'un processus actif, qui inclut le doute, l’argumentation, devient « cliquer ». L’IA prend en charge l'effort intellectuel. Le sujet pensant s’atrophie. Il n'élabore plus. Il consomme.

Ce qui nous place devant le défi de penser par soi-même, de préserver son autonomie, de refuser la colonisation de ses neurones.

Cet acte subversif passera par la poésie, le théâtre, les cafés, les rencontres, par soi-même, par son corps, son imagination, la sensualité, la sexualité. Nous avons à nous ré-apprivoiser les uns les autres. Bernanos au milieu du XXe s. pensait déjà que : « le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant de gens habitués dès leur enfance à ne désirer que ce que les machines peuvent leur donner » (3).

Gérard Leroy, le 22 janvier 2026

  1. Asma Mhalla, Cyberpunk, coll. Points 2025, p 127.
  2. Cité par Asma Mhalla, op. cit., p 59.
  3. Georges Bernanos, La France contre les robots, rééd. Paris, Payot, 2023.